Dans l’ombre de Poutine, la Sainte Russie prépare son grand retour

Dans l’ombre de Poutine, la Sainte Russie prépare son grand retour

 

Dans l’ombre de Poutine, la Sainte Russie prépare son grand retour

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« Le pouvoir russe, c’est l’autel et la politique ; le vrai coéquipier du président de la Fédération, ce n’est pas Medvedev mais le patriarche Cyrille (Ier). »
Vladimir Fédorovski, Poutine, l’itinéraire secret, Éditions du Rocher, 2014


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© Elise A.

Lorsque la nuit étend sa toile obscure au-dessus de Moscou, les eaux de la Moskova mêlent, dans leurs courants contraires, les reflets des bulbes des églises orthodoxes dorés par les dernières révérences solaires, aux étoiles qui dominent les tours du Kremlin, dont le rouge rubis s’intensifie à mesure que la ville dévoile ses contours noircis.

La beauté spectaculaire des nuits russes met en scène, chaque soir, l’immuable face à face de deux symboles de pouvoir : l’Eglise et le Kremlin, deux forces qui n’ont eu cesse de s’opposer tout au long du siècle dernier et dont le ballet d’alliances et d’inimitiés se poursuit sans parvenir à se fixer un cadre structuré.

Pourquoi la Russie ne peut-elle, aujourd’hui, être recensée parmi les pays séculiers au sein desquels Eglise et pouvoir font strictement chambre à part ? Quelles sont les conséquences, pour la société, de cette pièce dont les rôles titres se côtoient sans hiérarchie ni mode d’interaction clairement définis ?

Les mesures récemment adoptées par le Kremlin à l’encontre de l’avortement, de l’homosexualité, ou encore l’affaire des Pussy Riots[1] amènent à s’interroger sur la nature et l’intensité de la relation rapprochée que semblent avoir renouée deux entités qui se sont affrontées tout au long du siècle dernier.

Si les étoiles du Kremlin ne se sont éteintes qu’à deux reprises depuis qu’elles ont remplacé les aigles des Tsars en 1937 – à l’occasion de la guerre notamment, en 1941, pour éviter aux tours d’être trop facilement repérées –, les églises occupant les alentours se relèvent à peine d’un long silence forcé. Détruites, pillées ou encore vidées de leur clergé, lequel fut déporté et exécuté dans la multitude de camps qui traversaient la Sibérie en pointillés, elles durent attendre les années 90 pour que les voix sépulcrales de leurs chœurs d’hommes rassemblés parcourent à nouveau leurs chapelles et leurs couloirs, envoûtant les fidèles de leur mystique beauté.

La cathédrale Basile-le-Bienheureux, étendard de l’architecture russe orthodoxe bordant la place Rouge de ses quatorze tours ornées de bulbes colorés a ainsi échappé de peu à la destruction lorsqu’en 1930, Lazare Kaganovitch – stalinien entêté – envisagea sérieusement de la dynamiter. Son motif ? Ne plus voir les colonnes de soldats qui venaient défiler à l’ombre du Kremlin contraintes de se scinder afin de contourner ce reste de divin qu’ils avaient tant cherché à écraser.

Sa consœur, la cathédrale Notre-Dame-de-Kazan, de l’autre côté de la place, n’eut pas la chance d’être épargnée et fut rasée en 1936 pour libérer le passage et permettre aux chars de défiler, tandis que la cathédrale du Christ-Sauveur, épicentre de l’orthodoxie russe, connut le même sort afin de laisser place à un gigantesque palais qui se contenta de rester à l’état de fantasque projet.

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© Elise A.

La Sainte Russie et ses réminiscences

Avant que les chants patriotiques des chœurs de l’Armée rouge ne tiennent lieu de prière nationale, reléguant les litanies religieuses aux arrière-cuisines clandestines, la religion orthodoxe était indissociablement mêlée, dans la mentalité russe, à l’idée de nation. Ciment social d’un territoire traversé par neuf fuseaux horaires, elle incarnait le lien entre le passé, le présent et l’avenir du pays. Le philosophe Ivan Hin, dans son essai de 1949 intitulé Pourquoi nous croyons en la Russie[2], vint nourrir cette idée séculaire[3] selon laquelle la terre russe est imprégnée du divin et que son peuple est, par conséquent, promis à un grand destin : « Croire en la Russie signifie percevoir et reconnaître que son âme est enracinée en Dieu et que son histoire n’est autre que sa croissance à partir de ces racines. Etre Russe signifie contempler la Russie à la lueur du divin (…). Notre combat pour elle et notre victoire peuvent uniquement être basés sur cette foi ».

L’évocation du divin sous-entend, ici, l’Eglise russe orthodoxe seule, dans la mesure où la liberté religieuse a longtemps été et reste une question en suspens au sein de la Russie d’aujourd’hui, bien qu’elle figure dans la Constitution de 1993. Dans son roman intitulé Les Démons[4], Dostoïevski fait ainsi dire, à l’un de ses personnages : « Lui, qui n’est pas orthodoxe, ne peut être russe », illustrant ainsi la fusion entre croyance en la Russie et croyance en l’orthodoxie.

Croire en l’Eglise orthodoxe, c’est se rattacher à la seule institution fondatrice ayant survécu à l’ère soviétique et donc s’ancrer dans l’histoire et les traditions nationales russes. Il s’agit, par conséquent, d’adhérer à une identité nationale plutôt qu’à des pratiques religieuses régulières.

Cette situation de « survivante » confère à l’Eglise russe orthodoxe un avantage, particulièrement désirable pour le pouvoir installé au Kremlin : celui d’incarner la sécurité, la permanence, la stabilité et donc d’être le gage d’une légitimité qu’elle est seule à pouvoir conférer dans une société post-soviétique qui semble encore chercher ses repères. Une position inégalable et des attributs qui n’ont pas échappé à Vladimir Poutine, dont les stratégies élaborées pour bénéficier d’un troisième mandat à la tête du pays en disent long sur sa volonté de durer.

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© Elise A.

Vladimir Poutine et l’Eglise orthodoxe : de la bienveillance à la déférence

Les deux premiers mandats de Vladimir Poutine, de 2000 à 2008, furent marqués par un empressement réel mais encore distant à l’égard de l’Eglise russe orthodoxe.

Désireux de se présenter comme un personnage consensuel capable de réconcilier la Russie impériale et l’URSS, l’Eglise et le communisme, tout en regardant vers le futur, Vladimir Poutine sut, dans un premier temps, utiliser la symbolique de ces deux forces du passé de manière équilibrée. L’hymne national russe en est l’illustration la plus frappante : l’actuel président réhabilita l’air composé et imposé sous Staline en lui adjoignant de nouvelles paroles, que le dictateur communiste n’aurait jamais approuvées : « Sois glorieuse notre libre patrie ! (…) Terre natale gardée par Dieu. » La convocation de ces reliques permit à Vladimir Poutine de s’aligner sur une tradition nationale. Comme l’explique Géraldine Fagan dans son ouvrage Believing in Russia[5], il ne s’agissait pas, pour le président, de s’associer à leur contenu moral mais simplement de s’inscrire dans leur aura de légitimité populaire.

Sans que l’on puisse déterminer le degré de sincérité de sa foi soudainement manifestée, on peut incontestablement affirmer qu’à défaut d’être profondément orthodoxe, Vladimir Poutine fut, dès le début de son premier mandat, pro-orthodoxe. En plus des restaurations des lieux sacrés outragés, les terres russes virent s’édifier – grâce à de généreuses dotations publiques – des lieux de cultes étincelants de nouveauté, consacrés, pour la majorité, aux martyrs récemment canonisés. Douze millions de dollars furent ainsi versés par l’Etat en 2004 afin de soutenir la construction d’un lieu de culte fastueux à Ekaterinbourg, érigé à l’endroit même où les sept membres de la famille Romanov furent exécutés en 1918, tel un ultime symbole de la continuité entre la Russie impériale des Tsars et la Russie d’aujourd’hui.

Mais en dehors de ces actions de soutien particulièrement ostensibles, le Kremlin ne montra en rien la volonté d’octroyer à la religion une position et un statut clairement définis.

La priorité fut donnée à l’industrie, et l’intérêt de l’élite installée dans le sillage du président pour des objectifs et des valeurs aux antipodes de ceux prônés par l’Eglise orthodoxe – telle l’accumulation de grandes fortunes ou l’acquisition de yachts tapissés de galuchat[6] – engendrèrent ainsi une confusion générale quant à la place et au rôle que devait embrasser la religion orthodoxe dans une société en construction, laissant ainsi une vaste latitude aux pouvoirs locaux pour s’organiser comme bon leur semblait.

Comment expliquer, alors, le virage observé dès l’aube du troisième mandat du président Poutine, commencé en mai 2012 ?

Lors de ses deux premiers mandats, Vladimir Poutine pouvait répondre à qui contestait sa légitimité qu’il agissait dans le cadre de la légalité, la Constitution russe autorisant, en effet, la possibilité d’enchaîner deux mandats de quatre ans. Mais depuis son échange de fonction avec le Premier ministre Dmitri Medvedev – qui lui permit, au passage, de faire passer la durée du mandat présidentiel de quatre à six ans –, sa position est délicate et amplement discutée. Son retour à la présidence fut accompagné d’une chute de sa cote de popularité et de manifestations particulièrement véhémentes.

Lorsque 50 000 personnes firent résonner leur colère sur la place Bolotnaya à Moscou, le 10 décembre 2011, dénonçant des fraudes électorales caricaturales, quelques voix dissidentes s’élevèrent au sein de l’Eglise russe orthodoxe, appelant au dialogue national et soulevant les risques esquissés par les campagnes de diabolisation des protestataires. Si ces prises de position restèrent relativement isolées, l’Eglise se contentant globalement de la neutralité en prétextant la présence de Chrétiens orthodoxes des deux côtés, elles suffirent à alarmer le président nouvellement « réélu ».

Il s’empressa ainsi, dès les premiers mois de son troisième mandat, de mettre ce qu’il restait d’indépendance aux institutions sacrées sous clef.

Les chercheurs D.E. Furman et K. Kääriainen ont observé que plus la légitimité démocratique de son pouvoir diminuait, plus l’Etat allait chercher à s’approprier le halo de l’Eglise et son pouvoir consolidant : « L’aspiration à un pouvoir étatique fort, indépendant de la société et « sans alternative » implique la recherche d’une forme de système idéologique et symbolique capable de sacraliser ce pouvoir et d’incarner son unité avec la société. Mais après la chute de l’idéologie communiste (…), il n’y a qu’un seul système capable de remplir cette fiction. C’est la religion – l’orthodoxie[7]. »

La communion d’intérêts des deux pouvoirs fut scellée lors de la condamnation unanime des membres du groupe Pussy Riots, évacués de la cathédrale du Christ-Sauveur après avoir entonné quelques secondes d’une prière punk – « Vierge Marie, mère de Dieu, chasse Poutine, chasse Poutine » – visant à dénoncer l’illégitimité du président. L’Eglise russe, bien qu’ayant appelé à l’indulgence lorsque Saddam Hussein fut condamné à être exécuté, ne fit preuve ici d’aucune merci, renonçant à toute esquisse de clémence chrétienne.

L’action fut présentée par les médias – contrôlés par l’Etat – comme un acte purement anti-religieux, permettant ainsi de noyer l’affront mené contre le régime pour n’insister que sur l’aspect blasphématoire et irrespectueux. Une stratégie minutieusement orchestrée qui, en plus de parer définitivement Poutine de l’habit de défenseur de l’orthodoxie, lui offrit également l’occasion inespérée de se débarrasser momentanément de quelques opposantes qui menaçaient d’enflammer le brasier latent. Les accusées eurent beau insister sur le caractère purement politique de leur action, expliquant n’avoir jamais « prononcé de mots insultants à l’égard des croyants, de l’Eglise ou de Dieu » et n’être « animées que par l’envie d’améliorer la situation politique », elles comparurent tout de même pour blasphème et furent condamnées.

Désormais définitivement opposés, les contestataires du régime et l’Eglise orthodoxe ne risquaient plus de former une alliance qui, au nom de la défense des libertés, aurait pu ébranler le système politique instauré.

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Communion ou instrumentalisation ?

La loi anti-blasphème, promulguée en 2013, se situe dans la continuité de la stratégie précédemment développée. Le Kremlin bénéficie désormais du dispositif législatif qui lui a manqué lors du procès des Pussy Riots. L’opposition craint ainsi qu’elle ne devienne le moyen opportun de punir, sous couvert d’atteinte au sacré, des minorités ou des actes de protestation visant le pouvoir politique installé. Dans une nation où le sentiment national est érigé au rang de religion et les libéraux étiquetés « ennemis de la patrie », toute critique émise à l’encontre du Kremlin pourrait devenir un blasphème. Un idéologue officiel n’a d’ailleurs pas hésité à partager l’idée que Poutine avait été envoyé en Russie par Dieu lui-même[8].

Ce n’est donc pas l’Eglise qui s’exprime à travers Poutine, entre les lignes des lois contraires aux droits de l’Homme récemment promulguées, mais bien Poutine qui écrit le rôle que l’Eglise sera amenée à jouer dans les prochaines années. Outre le danger que représenterait un renversement des alliances et un soutien des prêtres orthodoxes à l’opposition, le président russe a compris que s’ancrer dans l’Eglise était un marchepied de plus vers la pérennité, dans la mesure où toute remise en cause de son pouvoir reviendrait à nuire aux intérêts sacrés du pays, à son identité et à l’orthodoxie, puisqu’une majorité de fidèles s’identifie à la culture nationale à travers le sentiment religieux.  Après avoir placé la totalité des pouvoirs séculiers sous son autorité, Poutine veut s’offrir une aura transcendante via l’institution qui, du temps de la Russie impériale, garantissait un pouvoir issu de Dieu, échappant aux élections et à la société civile.

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© Elise A. / Pauline B.

De chacune des garanties offertes par Vladimir Poutine à l’Eglise russe orthodoxe découle une augmentation de son pouvoir d’instrumentalisation, que ce soit dans l’objectif d’absorber les coups portés à son propre système, de renforcer le sentiment national, d’exclure des minorités de certains droits ou, plus récemment, de revendiquer des territoires ukrainiens et de les annexer. C’est ainsi que les récentes mesures décrétées à l’encontre du droit à l’avortement ou de la « propagande » homosexuelle permirent de remplir un double objectif : celui de donner des gages à l’Eglise tout en se distinguant, par la même occasion, de l’Occident et de ses valeurs jugées décadentes, séparant ainsi toujours davantage la Russie du reste de l’Europe et des Etats-Unis. Le patriarche Cyrille s’est d’ailleurs illustré en déclarant que le libéralisme menait à l’apocalypse et que l’ère Poutine relevait d’un « miracle de Dieu » venu sauver l’âme russe de la dégénérescence occidentale.

Si les deux parties retirent un bénéfice mutuel instantané de cette alliance renforcée, l’Eglise ne semble pas se méfier suffisamment du discrédit dont elle pourrait faire l’objet si le régime de Vladimir Poutine venait à l’entraîner dans sa chute. L’institution sacrée, qui a survécu aux persécutions communistes tout au long du siècle passé, pourrait alors voir sa continuité séculaire mise en danger.

Cinq bulbes aux galbes d’or viendront orner, en 2016, les abords du Quai Branly à Paris. Ils coifferont une somptueuse cathédrale russe orthodoxe, ultime symbole du retour de la Sainte Russie dans le rapport de force diplomatique, géopolitique et religieux.

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© Wilmotte & Associés SA

Elise Allonas
Membre du Comité Culture et Influences de l’ANAJ-IHEDN

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[1] Les Pussy Riots – groupe de punk-rock féministe russe – ont été condamnées à deux ans d’emprisonnement en camp de travail en 2012 pour avoir entonné une prière punk anti-Poutine dans la cathédrale du Christ-Sauveur.

[2] Ivan Hin, O russkom natsionalisme. Sbornik statei, Moscow ; Rossiiskii Fond Kul’tury, 2007, pp. 14-16, cité par Geraldine Fagan dans son ouvrage Believing in Russia. Religious Policy after Communism, Routledge, 2012

[3] Une idée qui remonte au milieu du 15e siècle, lorsqu’à la chute de l’empire romain d’Orient, en 1453, Moscou devint la « troisième Rome » (après Rome et Constantinople) et se sentit donc investie d’une mission sacrée.

[4] Fyodor Dostoïevski, Demons, New York : Vintage, 1955, p249, cite par Geraldine Fagan dans son ouvrage Believing in Russia. Religious Policy after Communism, Routledge, 2012.

[5] Geraldine Fagan, Believing in Russia. Religious Policy after Communism, Routledge, 2012

[6] Le galuchat est un cuir élaboré à partir de peaux de poissons (requins et raies). Le Yacht dont il s’agit est le yacht « A », propriété de l’homme d’affaire russe Andrey Melnichenko, estimé à 300 millions de dollars.

[7] D. E. Furman et K. Kääriainen, Religioznost’ v Rossii v 90-ye gody XX – nachale XXI veka, Moscou, OGNI, 2006.

[8] Putin’s Kiss, 2012 (documentaire danois réalisé par Lise Birk Pedersen en 2012 sur le mouvement politique de jeunes nationalistes Nachi, « les nôtres », qui soutiennent Poutine).

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En complément de cet article :

–        Geraldine Fagan, Believing in Russia. Religious Policy after Communism, Routledge, 2012

–        Agnieszka Moniak-Azzopardi, La Russie orthodoxe. Identité nationale dans la Russie post-communiste, L’Harmattan, 2009

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