Diversification et sécurisation des approvisionnements énergétiques chinois

Diversification et sécurisation des approvisionnements énergétiques chinois

La diversification, composante essentielle dans la stratégie de sécurisation des approvisionnements énergétiques chinois en hydrocarbures

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Avec 7,4% de croissance du PIB au 1er trimestre 2014, un essor industriel fort et une augmentation des standards de consommation, les besoins énergétiques chinois sont colossaux. Longtemps montrée du doigt pour sa politique énergétique polluante, la Chine est aujourd’hui un acteur majeur dans le développement des énergies renouvelables et du gaz naturel. Cependant, en attendant la transition énergétique, le pétrole et surtout le gaz sont au cœur d’enjeux régionaux et internationaux. Quelle est la situation énergétique en Chine ? De l’Arctique au Venezuela, quelles sont les conséquences et les perspectives géopolitiques de la demande chinoise en hydrocarbures ? Quelle sera la place des hydrocarbures dans l’équation énergétique chinoise de demain ?

Petit état des lieux énergétique[1]

Les réserves chinoises prouvées de pétrole, s’élèveraient à 24,4 milliards de barils[2]. La Chine est le 1er importateur mondial depuis fin 2013 et le deuxième consommateur derrière les Etats-Unis. L’année 2013 marqua la plus faible croissance (+ 1,6%) de la demande chinoise en pétrole depuis 22 ans, voyant des analystes prédire une ère de demande modérée en pétrole pour l’Empire du Milieu[3]. Toutefois, le pétrole représente actuellement 18% de la consommation totale d’énergie du pays[4]. La dépendance à l’égard du brut étranger, estimée à 58% cette année, devrait atteindre près de 70% à l’horizon 2030[5].

Production et consommation de pétrole en Chine
Production et consommation de pétrole en Chine (1993-2015) : des capacités de production limitées et une demande croissante  entrainent une dépendance croissante aux importations

Le gaz naturel devrait marquer la plus forte croissance parmi les hydrocarbures. La Chine, avec près de 4,3 billions m3[6], possède les plus importantes réserves prouvées de gaz de la région Asie-Pacifique et 1,7% des réserves mondiales prouvées. Cette ressource devrait représenter 8% de l’énergie primaire consommée dans le pays fin 2015, et atteindre 10% en 2020. Les réserves chinoises de gaz naturel sont faibles en comparaison des réserves de gaz de roches mères qu’abrite le sous-sol du pays. En effet, la Chine dispose des plus importantes réserves mondiales en gaz de schiste variant selon les estimations entre 40 000 et 50 000 milliards de mètres cubes[7]. Les principales réserves de gaz naturel se situent dans le Sichuan, le Xinjiang et la province de Shanxi. Quant aux réserves off shore, elles se trouvent dans le bassin de Bohai et au sud de la Mer de Chine. Moins polluant que le charbon et que le pétrole, le gaz devrait alimenter une part croissante des secteurs industriels, des transports (avec la promotion de voitures fonctionnant au gaz), de la consommation domestique et, dans une moindre mesure, électrique[8].

La China National Petroleum Corporation (CNPC) est une entreprise majeure dans le domaine, fournissant près de 73% du gaz chinois. Comme pour le pétrole, le gouvernement chinois encourage l’ouverture du secteur gazier chinois aux firmes étrangères afin de faire face aux défis techniques que pose l’extraction[9]. Une exploitation des réserves de schiste devrait permettre de jouer sur les cours régionaux mais aussi de négocier des tarifs plus avantageux dans des contrats gaziers avec la Russie[10] par exemple. Il faut néanmoins garder à l’esprit qu’une grande partie des réserves en gaz de schiste sont – très – complexes à exploiter, potentiellement polluantes et posent le problème de la gestion de l’eau, utilisée en grande quantité lors de la fracturation hydraulique.

Malgré la forte volonté politique de développer les énergies renouvelables, comme en témoigne le XIIème plan quinquennal, la Chine reste largement dépendante de ses importations en hydrocarbures et de l’exploitation de ses propres réserves. Cette situation, exacerbée par l’augmentation du niveau de vie dans le pays et donc de la demande en énergie, pousse la Chine à chercher des sources d’approvisionnement à l’étranger.

Une stratégie de diversification des approvisionnements énergétiques chinois

La diversification est une composante essentielle de la sécurisation des approvisionnements en hydrocarbures. Les compagnies nationales investissent massivement dans des gisements à l’étranger, participent à de nombreuses joint-ventures et rachètent des compagnies étrangères. De cette manière, elles conquièrent de nouvelles réserves mais également un capital technologique essentiel pour les jeunes majors chinoises. La production venant d’acquisitions chinoises à l’étranger est passée de 140 000 bpj [11] en 2000 à environ 2 millions bpj en 2012. De nombreuses acquisitions ou contrats récents se font dans les gisements off-shore profonds au large du Brésil, dans le Golfe de Guinée ou encore dans des projets sur le continent nord-américain. La Chine dispose d’actifs pétroliers dans une trentaine de pays. Près des deux tiers de la production étrangère de la CNPC, l’acteur majeur à l’étranger, viennent de ses acquisitions au Kazakhstan et au Soudan. La plus importante opération a été réalisée en 2013 lorsque la China National Offshore Oil Corporation (CNOOC) a acheté le groupe canadien Nexen pour 15,1 milliards de dollars[12].

La Chine met également en place une stratégie de « pétrole contre prêt » notamment en Russie, au Venezuela, en Angola, au Kazakhstan et récemment au Turkménistan.

Quelles conséquences géopolitiques ?

La demande chinoise en hydrocarbures et la stratégie de diversification a des effets majeurs. Trois peuvent être identifiés :

–          Le développement de forces navales : à l’échelle régionale, l’accroissement des tensions avec le Vietnam et les Philippines, ainsi que la piraterie maritime à proximité du détroit de Malacca et en Mer de Chine méridionale ne font qu’accroître les risques sur les approvisionnements à destination de la Chine. Afin de les sécuriser, la Chine développe une stratégie dite du « collier de perles », en disposant de nombreuses bases militaires ou en investissant dans de nombreux ports afin de faciliter et de sécuriser, au besoin, les approvisionnements en provenance du Moyen-Orient principalement. Ces bases pourraient permettre à terme un déploiement de la Marine chinoise en haute mer[13], vers le détroit d’Ormuz, autre goulot d’étranglement de la région sur les routes maritimes à destinations de la Chine. L’Empire du Milieu a aussi développé des corridors énergétiques entre le port de Gwadar (Pakistan) et le Myanmar vers l’Est chinois (Xinjiang, Yunnan).

Le collier de perles chinois face à la présence américaine autour de la Chine.

Le « collier de perles » chinois face à la présence américaine autour de la Chine.
Source : Le Figaro

–          Une vulnérabilité accrue face aux Etats-Unis : malgré une mise en place difficile du « pivot »  et du Trans Pacific Partnership (TTP)[14], les Etats-Unis développent ou renouent de nombreuses alliances prévoyant l’installation de bases ou de troupes avec, entre autres, les Philippines, la Thaïlande, le Japon, la Corée du Sud ou encore la Malaisie. Face à la politique de containment de Washington, Pékin développe un système A2/AD pour Anti-Access Area Denial visant à sécuriser l’espace maritime chinois via des moyens balistiques[15]. Actuellement, les multiples conflits territoriaux autour des îles Diaoyu-Senkaku, notamment avec le Japon, permettent à Pékin de « tester » la portée du pivot étasunien et l’union au sein de l’ASEAN[16]. De plus, la Vème flotte américaine est à proximité immédiate du détroit d’Ormuz par lequel passent 55% des importations pétrolières chinoises. En parallèle, Pékin accroit ses approvisionnements continentaux avec l’Asie centrale et la Russie comme en témoigne par exemple le méga contrat gazier de 400 milliards de dollars signé entre Gazprom et la CNPC[17] en 2014.

–          Le rejet croissant de la présence chinoise : à l’intérieur même du pays et depuis 2009, de nombreuses manifestations et attentats commis par des factions extrémistes ouïghoures pourraient à terme viser les infrastructures énergétiques présentes au Xinjiang. À l’échelle régionale, des usines chinoises ont récemment été ciblées lors de violentes manifestations au Vietnam[18]. En Afrique, l’influence chinoise soulève de plus en plus de polémiques[19]. En août 2013, une entreprise chinoise a vu son activité suspendue au Tchad pour non respect des normes environnementales[20]. Quelques mois plus tôt, une entreprise chinoise devait également interrompre ses activités d’extraction au Gabon. En Afrique tout particulièrement, le rejet chinois pourrait être entretenu, voire s’étendre, et bénéficier aux Etats occidentaux.

 Approvisionnements énergétiques chinois - accroitre les flux continentaux pour diminuer la vulnérabilité maritime

Approvisionnements énergétiques chinois : accroitre les flux continentaux pour diminuer la vulnérabilité maritime.
Source : Risk Energy

Ainsi, la sécurisation des approvisionnements énergétiques chinois intègre dans un premier temps une diversification des sources d’approvisionnement en hydrocarbures. La forte augmentation de la demande en gaz naturel conduit à la multiplication des contrats avec la Russie (notamment dans le développement du Yamal LNG[21]), ou encore avec le Canada et les États-Unis (en lien avec le boom des gaz de schiste). Sur le plan géopolitique, la politique de « désaméricanisation »[22] [23] mise en œuvre par Pékin pourrait, à long terme, libérer l’Empire du Milieu d’une dépendance au dollar et à la dette américaine entrainant ainsi un  bouleversement stratégique. En attendant, les autorités chinoises n’oublient pas que la meilleure solution pour faire face à la demande intérieure, aux problématiques géopolitiques et à l’aspiration de la société civile à un environnement plus sain est le développement massif des énergies renouvelables.

 

                                                                                             Hugo TOUPIN
Membre du Comité “Energies” de l’ANAJ-IHEDN

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[1] Les chiffres cités dans cette partie sont issus de l’Energy Outlook 2013 de l’Agence Internationale de l’Energie (AIE) et du BP Word Energy 2013, disponibles en ligne.

[2] US Energy Information Administration, consulté le 15/06/2014, http://www.eia.gov/countries/analysisbriefs/China/china.pdf p4

[3] (en) J.HUA, D.STANWAY, « China’s 2013 oil demand sees slowest rise in at least 22 years », Reuters, 20/01/2014 (consulté le 16/06/2014), http://www.reuters.com/article/2014/01/20/china-oil-demand-idUSL3N0KQ2ZW20140120

[4] US Energy Information Administration, consulté le 15/06/2014, http://www.eia.gov/countries/analysisbriefs/China/china.pdf p3

[5] BP Country Insight China, consulté le 15/06/14, http://www.bp.com/en/global/corporate/about-bp/energy-economics/energy-outlook/country-and-regional-insights/china-insights.html

[6] US Energy Information Administration, consulté le 15/06/2014, http://www.eia.gov/countries/analysisbriefs/China/china.pdf

[7] US Energy Information Administration, consulté le 15/06/2014, http://www.eia.gov/analysis/studies/worldshalegas/pdf/chaptersxx_xxvi.pdf

[8] François LAFARGUE, « La Chine face à ses défis énergétiques », , in Diplomatie,,Les grands dossiers n°20, avril-mai 2014, p.30

[9] Le manque d’infrastructures pour le transport du gaz, la gestion des périodes de pic de consommation, les prix, sont d’autres problématiques majeures sur le marché gazier chinois. Pour plus de détails voir : http://www.centreasia.eu/sites/default/files/publications_pdf/note_la_chine_face_au_defi_du_gaz_la_production_nationale_juillet2013.pdf

[10] Le Turkménistan, le Qatar et l’Australie sont les trois premiers fournisseurs de gaz naturel à destination de la Chine. Voir : http://www.chinadaily.com.cn/business/2014-05/29/content_17544363.htm

[11] « bpj » est l’abréviation de « barils par jour » ; il s’agit d’un indice de production dans l’industrie pétrolière.

[12] Julie, DESNÉ, “CNOOC scelle le plus gros rachat chinois à l’étranger”, in Le Figaro, 26/02/2013 (consulté le 14/06/2014), http://www.lefigaro.fr/societes/2013/02/26/20005-20130226ARTFIG00344-cnooc-scelle-le-plus-gros-rachat-chinois-a-l-etranger.php

[13]L’accroissement des capacités de projection navales en particulier montre bien que la Chine tente d’accroître la sécurité de ses approvisionnements. La mise en service du Liaoning en 2012 vise à développer une flotte de « haute mer » capable d’intervenir sur les routes énergétiques maritimes. Bien que ce dernier ne soit pour l’instant pas opérationnel, il est utilisé lors de manœuvres tandis qu’un second porte-avion devrait être mis en service en 2017. En 2008, grâce au développement de sa flotte, la Marine chinoise s’engagea dans la lutte contre la piraterie dans le golfe d’Aden aux côtés des TF150 de l’opération Atalante. Cette manœuvre constitue le premier déploiement hors du cadre régional depuis les expéditions de Zheng He au XVe siècle.

[14] Accord de Partenatiat Trans-Pacifique : accord de libre échange multilatéral en négociation depuis une décennie et impliquant la participation de nombreux pays d’Asie, d’Océanie et du continent américain. Ce projet est considéré comme étant la pierre angulaire de l’approche économique du « pivot » américain. Pour plus d’informations : http://www.washingtonpost.com/blogs/wonkblog/wp/2013/12/11/everything-you-need-to-know-about-the-trans-pacific-partnership/

[15] (en) Zachary , KECK, « The political utility of China’s A2AD challenge » in The Diplomat, 19/03/2014 (consulté le 16/06/2014), http://thediplomat.com/2014/03/the-political-utility-of-chinas-a2ad-challenge/

[16] (en) Ankit PANDA, « Why Did China Set Up an Oil Rig Within Vietnamese Waters? », in The Diplomat, 13/05/2014 (consulté le 17/06/2014), http://thediplomat.com/2014/05/why-did-china-set-up-an-oil-rig-within-vietnamese-waters/

[17] (en) Alec, LUHN, «Russia signs 30-year deal worth $400bn to deliver gas to China », in The Guardian, 21/05/2014 (consulté le 16/06/2014), http://www.theguardian.com/world/2014/may/21/russia-30-year-400bn-gas-deal-china

[18] http://www.nytimes.com/2014/05/15/world/asia/foreign-factories-in-vietnam-weigh-damage-in-anti-china-riots.html?_r=0

[19] « Quand l’Afrique s’éveillera contre la Chine », in Le Monde, 14/08/2013 (consulté le 14 juin 2014), http://www.lemonde.fr/idees/article/2013/08/14/quand-l-afrique-s-eveillera-contre-la-chine_3461702_3232.html

[20] « Exploitation pétrolière : le Tchad fait plier la Chine », on RFI, 28/08/2013 (consulté le 15/06/2014), http://www.rfi.fr/afrique/20130828-tchad-chine-petrole-cnpci-suspension-forage/

[21]La Chine s’intéresse au projet Yamal GNL (Sibérie). Alors que Novatek, groupe concurrent de Gazprom, développe des partenariats technologiques afin d’exploiter le gisement ultra profond (notamment avec le français Technip), des investisseurs étasuniens, poussés par les sanctions visant la Russie à la suite de l’annexion de la Crimée, retirent leurs projets d’investissements. Les compagnies chinoises, finançant déjà le projet à hauteur de 50%, pourraient profiter de cette occasion pour y investir massivement.

[22]  « Un média chinois appelle l’économie mondiale à se désaméricaniser », in Le Monde, 13/10/2013 (consulté le 15/06/2014), http://www.lemonde.fr/economie/article/2013/10/13/un-media-chinois-appelle-l-economie-mondiale-a-se-desamericaniser_3494864_3234.html

[23] (en) Jacob, JIJO, « Debt Ceiling: China Calls for World to Be ‘De-Americanised’ », in The International Business Times, 13/10/20113 (consulté le 16 juin 2014), http://www.ibtimes.co.uk/china-debt-ceiling-shutdown-xinhua-de-emericanised-513431

 

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