Entretien avec Clément Therme autour de l’Iran

Entretien avec Clément Therme autour de l’Iran

Le comité Moyen-Orient a eu le plaisir de s’entretenir avec Clément Therme au sujet de l’Iran en tant que puissance régionale.
Clément Therme est actuellement chercheur au sein de l’International Institute for Strategic Studies (IISS), spécialisé sur les questions relatives à l’Iran. Docteur en sociologie (EHESS) et en histoire internationale (IHEID), auteur d’une thèse sur la perspective iranienne des relations entre Téhéran et Moscou depuis 1979, Clément Therme a été chargé d’enseignements à l’INALCO et à Sciences Po. Il a récemment publié avec la chercheuse Hebatalla Taha dans la revue Politique Étrangère (2017, n°4) l’article: “Les groupes chiites en Irak : enjeux nationaux et dimensions transnationales”.

 

3 questions à Clément Therme sur l’ascension de l’Iran en tant que puissance régionale

 

L’Iran a été dénoncé à de multiples reprises par la communauté internationale pour le développement de son programme nucléaire et balistique, et a fait l’objet aussi bien de sanctions décidées par le Conseil de Sécurité de l’ONU que de sanctions bilatérales. Les dernières années ont été marquées par la réussite des négociations du groupe P5+1 avec l’Iran sur le sujet, et par la montée en puissance de l’Iran dans sa région proche. Ainsi, son implication dans le conflit syro-irakien depuis 2014 à travers des opérations d’influence ou militaires a été déterminante dans les avancées militaires des forces chiites en Irak comme en Syrie, en appui au régime de Bachar al-Assad.

Clément Therme nous fournit dans cet entretien une perspective d’expert afin de comprendre la nature et les implications de ces développements dans la stratégie iranienne aujourd’hui.

 

Comment l’Iran est-il aujourd’hui perçu par la communauté internationale, et quelle est sa propre perception de son environnement stratégique ?

Malgré l’accord sur le programme de développement nucléaire iranien (Joint Comprehensive Plan Of Action, JCPOA) du 14 juillet 2015, l’Iran fait l’objet de nouveaux débats au sein de la « communauté internationale ». Le point de tension s’est ainsi déplacé du nucléaire iranien vers le programme de missiles balistiques et la politique régionale de Téhéran qualifiée d’ « hégémonique » par l’administration Trump, l’Arabie Saoudite et ses alliés ainsi qu’Israël.

Pendant l’administration Nixon, la politique américaine au Moyen-Orient était articulée autour du principe des deux piliers « twin pillars policy » reposant à la fois sur un partenariat avec l’Iran et avec l’Arabie Saoudite. Aujourd’hui, les Etats-Unis cherchent à jouer un rôle dans le golfe Persique en y projetant leur puissance militaire en tant que garant de la sécurité des monarchies de la péninsule arabique et de la liberté de circulation maritime. Ce qui a changé c’est l’analyse à Washington du risque que fait peser la République islamique d’Iran sur la stabilité régionale : l’administration Obama considérait que l’influence iranienne était plus un symptôme que la principale cause des conflits au Moyen-Orient. En revanche l’Administration Trump estime que Téhéran est le principal facteur expliquant les turbulences que traverse la région.

Cette grille de lecture de l’administration Trump s’inscrit dans la vision américaine classique de l’Iran depuis la Révolution islamique de 1978-1979. Ainsi, avec l’arrivée au pouvoir de l’ayatollah Khomeyini en 1979, Téhéran a changé la seconde priorité de la politique régionale de l’Iran. L’objectif premier reste le même à savoir exercer une influence dans la zone du golfe Persique. Par contre, il ne s’agit plus, en seconde priorité, de la politique régionale de construire un système d’alliances autour de l’océan Indien comme le souhaitait Mohammad-Reza Pahlavi. En effet, la République islamique a pour seconde priorité de jouer un rôle dans le conflit israélo-palestinien en faisant de la question palestinienne un devoir religieux.

En parallèle, un débat existe également au sein de la société civile et des décisionnaires iraniens. La stratégie de l’Iran notamment dans sa dimension idéologique de soutien aux islamistes arabes reste impopulaire auprès de la majorité de la population qui souhaite que la priorité soit donnée au développement socio-économique de leur pays.

La diplomatie iranienne est une diplomatie à « plusieurs voix » en ce qu’il existe plusieurs sources de décisions. Le président iranien (Hassan Rouhani) considère ainsi que l’Iran devrait s’ouvrir au monde, tandis que le Guide de la Révolution (Ali Khameini) prône la méfiance à l’égard de l’Occident. Ce débat se retrouve autour de la place de l’Iran au sein du système financier international. Le Groupe d’action financière (GAFI) intergouvernemental, qui a mis l’Iran sur sa liste noire a suspendu l’appel aux contre-mesures contre l’Iran. Il surveille actuellement les réformes du gouvernement Rouhani afin de poursuivre la suspension de l’appel aux contre-mesures ou de demander leur rétablissement. Une décision sera prise en février 2018. Alors que le président Rouhani souhaite suivre les recommandations du GAFI, le Guide de la Révolution bloque systématiquement toutes les initiatives en ce sens car il ne veut pas de remise en cause des fondamentaux de la politique régionale et globale de l’Iran révolutionnaire : le soutien au Hezbollah est par exemple mis en cause par le GAFI dans le cadre du financement de Téhéran à des groupes qualifiés de « terroristes ». In fine, ce système autobloquant nourrit l’inertie dans la prise de décisions relatives à la politique régionale iranienne.

La stratégie actuelle de l’Iran est celle de la défense en avançant « forward defense », consistant à déplacer les conflits pour anticiper les menaces. Concrètement, cela consiste notamment à se présenter comme un acteur dans le conflit israélo-palestinien, ou à lutter militairement contre Daech – le seul tir de missiles contre Daech a ainsi été tiré depuis le territoire iranien, en expliquant qu’il vaut mieux lutter de manière préventive contre Daech à l’extérieur des frontières du pays plutôt que de l’affronter sur le territoire iranien.

 

Quel rôle joue l’Iran dans les crises actuelles du Moyen-Orient ?

L’Iran projette sa puissance et agit par procuration en particulier à travers des milices chiites dont certaines sont entraînées et conseillées par l’Iran afin qu’elles mènent des actions paramilitaires allant dans le sens des intérêts de la Révolution islamique : on retrouve notamment ces combattants chiites en lutte pour préserver « l’axe de la résistance » appelé aujourd’hui « corridor stratégique » entre l’Iran, l’Irak, la Syrie et le Liban.

Ces milices regroupent des combattants de nationalités multiples : conseillées par des commandants militaires iraniens, elles sont constituées en grande partie de combattants locaux mais également par des combattants chiites étrangers. Les Afghans en sont un contingent important, notamment en raison du nombre important de réfugiés afghans en Iran (plus d’un million) qui sont des citoyens de seconde zone et se voient offert l’accès à une pleine citoyenneté lorsqu’ils s’engagent dans ces milices. Cet engagement des afghans, réfugiés en Iran ou en provenance de l’Afghanistan, pose la question de leur retour en terre afghane, volontaire avec la fin des combats sur le théâtre irako-syrien ou en raison de leur situation irrégulière en Iran : ce seront des combattants aguerris qui, une fois démobilisés, pourront être une nouvelle source de violence dans la société afghane.

Le discours que l’Iran tient quant aux raisons de ses ingérences dans les conflits régionaux est paradoxal : le discours officiel sur la Syrie maintient que l’Iran n’est intervenu qu’à l’invitation de la Syrie et de son gouvernement légal ; mais l’Iran appelle au contraire ouvertement au changement de régime au Yémen. L’Iran instrumentalise donc le droit international public, dans une forme de realpolitik islamiste : une application pragmatique de principes idéologiques.

Les printemps arabes de 2011 ont contribué à un accroissement des tensions avec l’Arabie Saoudite et ses alliés et ce pour plusieurs raisons. D’abord, la vulnérabilité des sociétés arabes à la suite des printemps arabes a donné à l’Iran une possibilité d’exercer une influence. Ensuite, l’Iran considère les membres des communautés chiites arabes comme des croyants qui peuvent être l’objet d’une stratégie prosélyte et non pas comme des citoyens à part entière des pays auxquels ils appartiennent.

 

Plus précisément, en quoi l’implication de République islamique d’Iran en Syrie et en Irak soutient cette influence ?

La stratégie de l’Iran en Syrie repose sur plusieurs impératifs :

Avant tout, l’action iranienne vise à préserver la continuité de « l’axe de la résistance » que constituent l’Irak, la Syrie et le Hezbollah libanais à la suite de l’Iran. L’intervention en Syrie renvoie également à la solidarité de l’Etat profond iranien avec la Syrie qui a été le seul pays à soutenir Téhéran pendant sa guerre avec l’Irak (1980-1988). Enfin, un dernier facteur permissif a été l’entente avec la Russie à partir de septembre 2015, qui soutenait à travers son action aérienne les manœuvres de l’Iran et de ses alliés au sol.

L’alliance avec la Russie s’explique par des convergences tactiques : les deux pays sont opposés au changement de régime (regime change), des Etats-Unis, et se rejoignent sur la peur du djihadisme. Pour autant, les deux stratégies divergent quant au futur de la Syrie et la stratégie iranienne d’ingénierie démographique (création de zones de peuplement chiite sur le territoire syrien).

La relation actuelle de l’Iran avec la Turquie quant à elle, est fondée sur une méfiance commune vis-à-vis de la Russie, et sur une proximité idéologique relative à l’islam politique – Khomeyni a d’ailleurs été le traducteur en persan de Sayyid Qutb, l’un des penseurs de l’islam politique sunnite avec un projet révolutionnaire. La Turquie et l’Iran, actifs en Syrie pour y défendre leurs propres intérêts, s’opposent évidemment sur le rôle des milices pro-iraniennes en Syrie et la future répartition confessionnelle sur le territoire syrien.

L’Irak revêt également une importance particulière pour l’Iran :

Plusieurs objectifs sont discernables dans la stratégie iranienne en Irak : d’abord, l’Iran souhaite éviter que l’Etat irakien puisse redevenir une menace pour la sécurité de l’Iran ; ensuite, l’implication de l’Iran se fonde sur le fait d’éviter une contagion djihadiste et d’empêcher la connexion de Daech en Irak et en Afghanistan. Par ailleurs, la relation irako-iranienne repose grandement sur leurs échanges commerciaux et sur la coopération dans les projets d’exploitation des champs d’hydrocarbure partagés afin de prévenir toute rivalité potentielle.
L’Irak est aujourd’hui un enjeu de la rivalité entre l’Iran, qui y a renforcé son action à l’occasion de la lutte contre Daech via les milices chiites pro-iraniennes, et l’Arabie Saoudite qui dispose de bien plus grandes capacités financières à proposer pour la reconstruction post-crise du pays. L’Iran investit à travers des milices du Haachd al-Chaabi (« la mobilisation populaire »), la structure regroupant l’ensemble des milices mobilisées contre Daech et désormais intégrées dans le dispositif sécuritaire irakien. La stratégie iranienne en Irak est dès lors de maintenir le pays dans une politique de dépendance et de préserver ses liens historiques avec la nouvelle élite politique irakienne.

Plus généralement, la République islamique d’Iran doit choisir entre une vision d’un pays démocratique, pacifique et fédéral se focalisant sur le développement socio-économique et celle d’un Etat profond dominé par les services de sécurité, un régime politique autoritaire, un extrémisme endémique et une politique étrangère aventuriste.

 

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Entretien réalisé le 22 décembre 2017
par Karine Meunier, membre associée du Comité Moyen-Orient

 

Ce texte n’engage que la responsabilité de l’auteur. Les idées ou opinions émises ne peuvent en aucun cas être considérées comme l’expression d’une position officielle.

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