Etats-Unis – Arabie-Saoudite : la fin d’une “relation spéciale” ?

Etats-Unis – Arabie-Saoudite : la fin d’une “relation spéciale” ?

 

Etats-Unis – Arabie-Saoudite : la fin d’une “relation spéciale” ?

 

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La relation américano-saoudienne a connu plusieurs moments de tension depuis 1945, mais la crise actuelle semble plus profonde. Des lectures différentes des révolutions au Moyen-Orient et le renouveau du dialogue entre Washington et Téhéran questionnent désormais la pérennité de la « relation spéciale » qu’entretenaient les deux alliés.

Depuis la rencontre entre le président Roosevelt et le roi Ibn Saoud en février 1945, les États-Unis et l’Arabie saoudite ont entretenu une relation que l’on a pu qualifier de « spéciale » tant elle apparaissait privilégiée. En échange de la sécurisation de leur approvisionnement pétrolier, les États-Unis assuraient la protection du royaume saoudien. Aujourd’hui, ce n’est plus tant leur propre approvisionnement que les États-Unis défendent que le bon acheminement du pétrole saoudien vers des pays moteurs pour l’économie mondiale, tels la Chine, l’Inde ou le Japon.

Si la relation entre les deux alliés a connu des tensions importantes (chocs pétroliers, attentats du 11 septembre dont quinze des dix-neuf terroristes étaient saoudiens), la crise actuelle semble devoir s’inscrire sur le long terme. La rupture si longtemps annoncée est-elle en passe d’advenir ?

Les révoltes de 2011 ont accru les divergences

Si le 11 septembre avait créé un malaise dans la relation américano-saoudienne, les révoltes dans le monde arabe, en 2011, ont fini d’afficher les différences de visions pour la région. Alors que l’Arabie saoudite a souhaité mater les rébellions (ce qu’elle a fait à Bahreïn), l’administration Obama a voulu accompagner certains des changements en cours. Le retrait du soutien américain à Hosni Moubarak a traumatisé les Saoudiens qui sont désormais convaincus que Washington les abandonnera si le régime est en danger[1]. Décidée à combattre les Frères Musulmans qu’elle considère comme l’un des principaux adversaires du régime, Riyad a soutenu le coup d’État militaire contre Mohammed Morsi, premier président égyptien démocratiquement élu, en assurant au nouveau régime qu’elle pallierait les coupes financières dont les États-Unis le menaçaient. Quant au conflit syrien, Riyad a fermé les yeux jusqu’aux lois de janvier 2014 sur le départ de Saoudiens partant combattre dans les rangs des groupes djihadistes. Ils seraient aujourd’hui près de 2500 à lutter contre le régime de Damas[2].

Main tendue à l’Iran, lien coupé à Riyad ?

Parmi les préoccupations stratégiques de Riyad, tenante d’un Islam sunnite traditionnaliste, le « réveil » chiite dans la région est un cauchemar. L’idée d’un possible retour de l’Iran, allié à un Irak dont le pouvoir est revenu aux mains de sa majorité chiite, l’effraie. L’Arabie Saoudite soupçonne son voisin de vouloir ensuite utiliser les fortes communautés chiites installées à Bahreïn, en Arabie Saoudite ou aux Émirats Arabes Unis pour déstabiliser à termes les pétromonarchies du golfe Persique, bien moins peuplées que leurs grands voisins. La volonté de l’administration Obama de négocier avec l’Iran, le dialogue américano-iranien, qui s’instaure après plus de trente ans d’adversité, et les accords de Genève (novembre 2013) ont donc contribué à rendre les autorités saoudiennes furieuses.

Malgré les visites successives, ces derniers mois, de membres de l’administration et du président Obama venus rappeler l’importance que les États-Unis accordent aux liens avec l’Arabie saoudite, Riyad a répondu fermement. Le 29 avril 2014, à l’occasion d’un défilé militaire, l’armée saoudienne a exhibé deux missiles CSS-2 chinois[3]. Ces anciens équipements de la force de dissuasion nucléaires de Pékin pourraient, craignent certains spécialistes, accueillir des têtes nucléaires pakistanaises. Le message adressé aux voisins chiites est clair. Quant à celui adressé aux États-Unis, Riyad assure à Washington que le royaume fera tout pour se défendre si jamais le soutien américain venait à lui faire défaut.

Much ado about nothing ?[4]

Les liens entre Washington et Riyad peuvent-ils se rompre dans les mois à venir ? Sauf révélation d’une trahison majeure, cela semble peu probable. La coopération économique et militaire entre les deux pays est très forte. L’Arabie saoudite demeure un important marché pour les entreprises américaines et le premier client de l’industrie de Défense des États-Unis. En dix ans, les importations et exportations entre les deux pays ont explosé. L’Arabie Saoudite était, en 2013, le dix-neuvième marché pour les exportations américaines et le huitième partenaire des États-Unis pour leurs importations. Hasard du calendrier ? Riyad initie une politique de grands travaux qui aiguise l’appétit des entreprises américaines. La diplomatie économique est aussi un outil d’influence…

Néanmoins, parmi d’autres facteurs, l’impact de la production de gaz de schiste américaine sur les besoins d’approvisionnements extérieurs des États-Unis et un potentiel retour, à court ou moyen terme, du brut iranien sur le marché risquent de rendre moins stratégique la relation américano-saoudienne aux yeux de Washington. Verra-t-on alors la « relation spéciale » devenir « banale » ?

Sébastien WESSER
Doctorant à l’Université Paris 3 et consultant
Membre du Comité Moyen-Orient de l’ANAJ-IHEDN

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[1] En 2011, craignant une propagation du printemps arabe dans le royaume, les autorités ont annoncé que 36 milliards de dollars seraient rapidement débloqués pour augmenter de 15% le salaire des fonctionnaires, aider les étudiants, les chômeurs et les personnes en difficulté. Cette enveloppe devait atteindre 400 milliards fin 2014.

[2] Bruce Riedel, Saudi Arabia plans to pitch Obama for regime change in Syria, Al Monitor, Washington D.C., 15/02/2014, http://www.al-monitor.com/pulse/originals/2014/02/saudi-arabia-barack-obama-syria-fighters.html##ixzz2zeupwGvI

[3] Voir Simon Henderson, Saudi Arabia’s Missile Messaging, Policy Alert, Washington Institute for Near East Policy, Washington D.C., 29/04/2014, http://www.washingtoninstitute.org/policy-analysis/view/saudi-arabias-missile-messaging

[4] Beaucoup de bruit pour rien ?

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