Europe de la défense : chronique d’une quête d’identité

Europe de la défense : chronique d’une quête d’identité

Europe de la défense : chronique d’une quête d’identité

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Alors que l’Europe de la Défense a été symboliquement le sujet du Conseil européen, les avancées en la matière demeurent timides. Pourtant, entre la nécessité de renforcer sa protection et l’étouffement des budgets défense, ce vieux projet s’impose.

 

C’est un serpent de mer. L’histoire de multiples échecs. Pourtant, une fois encore, l’Europe a de nouveau tenté de tordre le cou aux réfractaires en lançant un chantier souverain : celui de sa défense. Le sujet était symboliquement à l’ordre du jour du dernier Conseil européen, qui s’est tenu les 19 et 20 décembre 2013. Pour la première fois depuis le Traité de Lisbonne en 2007, les chefs d’États réunis à Bruxelles, ont débattu des questions de défense et de sécurité.

La réflexion n’est pas récente. En 1954 déjà, la Communauté européenne de défense (CED) porte le projet de création d’une armée commune dans le cadre d’institutions supranationales. Mais la France refuse. En 1998, avec le sommet franco-britannique de Saint-Malo,l’ambition s’affirme : les bases de la politique européenne de sécurité et de défense (PESD) sont posées. C’est dans cet esprit qu’est instaurée quelques années plus tard une Stratégie européenne de sécurité[1], qui définit une approche commune des menaces et des moyens. Depuis, l’Union a lancé 24 missions, civiles et militaires, sur 3 continents. Près de 20 000 personnes ont été déployées sur des théâtres d’opérations, comme la lutte contre la piraterie maritime au large de la Corne de l’Afrique (Atalante), gestion de crise en République Démocratique du Congo (Artémis) et en Ancienne République Yougoslave de Macédoine (Concordia).

« Se donner les moyens de sa souveraineté »

Aujourd’hui, les crises et risques prolifèrent dans le voisinage de l’Europe : fragilité dans les Etats issus de l’ex-URSS, instabilité dans les pays en transition démocratique (Syrie, Egypte, Libye), incertitude sur certains gouvernements africains encore peu établis (Mali, Centre-Afrique). Des menaces plus diffuses existent également, comme la cyberguerre, la prolifération ou le terrorisme. Dans le même temps, les pays européens réduisent leurs budgets de défense pour répondre aux exigences de réduction de l’endettement[2]. Sans compter que le Vieux Continent se retrouve seul face à ses responsabilités puisque, pour la première fois depuis la fin de la Première guerre mondiale, les Etats-Unis s’y désengagent progressivement au profit de l’Asie.

Pour répondre à cette nouvelle donne géostratégique, de nombreuses visions émergent afin d’aller dans le sens d’une coopération renforcée. Trois grandes conceptions s’affrontent :

–         L’Europe de la défense, qui vise à gérer la gestion des crises extérieures, et non la défense collective et la stabilité de l’UE, garanties par l’Otan. Cette conception consiste également à mettre en commun les opérations et l’industrie de défense.

–         Un Eurogroupe de défense[3], prôné par les sénateurs Daniel Reiner, Xavier Pintat, Jacques Gautier et André Vallini, conçu en dehors des institutions européennes actuelles, avec la réunion des seuls pays qui possèdent une puissance militaire significative et une industrie nationale de défense : la France, le Royaume-Uni, l’Allemagne, l’Italie.

–         La défense européenne, qui consisterait à une mutualisation totale des moyens. C’est le parti de Michel Barnier, Commissaire européen au Marché intérieur et aux Services, qui affirme que l’Europe doit être « autonome »  et « se donner les moyens de sa souveraineté ». Si l’on additionne les budgets militaires nationaux, l’UE détient le deuxième budget militaire du monde. Mutualiser ces 175 milliards d’euros permettrait de réaliser des économies d’échelles immenses, par une mise en commun des outils de base, une baisse des dépenses budgétaires nationales en évitant des doublons à échelle européenne, d’optimiser l’efficacité des actions communes.

Un processus en marche

Malgré les multiples propositions sur la table, le Conseil européen a de nouveau déçu, puisque les avancées en matière de coopérations se sont montrées très frileuses[4]. Premièrement, 22 pays de l’Union préfèrent privilégier l’Otan pour assurer leur défense. Ensuite, le Royaume-Uni – seul pays avec la France à disposer d’une force militaire conséquente appuyée par l’arme nucléaire – refuse l’idée d’Europe de la défense en dehors de l’OTAN mais accepte une coopération épisodique, comme par exemple en Libye. Et enfin, l’Allemagne, en raison de ses institutions, demeure réticente à tout engagement militaire en dehors de son territoire si elle n’est pas inscrite dans les cadres de l’OTAN ou de l’Europe. La force demeure, pour elle, le dernier argument de la diplomatie.

Dans la mesure où un accord entre les différents partenaires européens – aux cultures et aux intérêts différents – est nécessaire pour engager une intervention militaire commune, la situation n’est pas prête d’évoluer. D’autant qu’aucune vision sur le rôle que l’Europe doit jouer sur la scène internationale n’a émergé. Les interventions d’urgence au Mali et en Centre-Afrique ont constitué une illustration de cette dissonance : malgré l’appui de principe de Bruxelles et le renfort de 1 000 soldats annoncé, la France se retrouve isolée sur le terrain. Une situation qui a conduit l’ancien secrétaire d’État chargé des Affaires européennes, Pierre Lellouche, à la caustique analyse : « la France ne peut plus être le mercenaire gratuit de l’Europe ». Pour autant, le Conseil européen aura eu le mérite incontesté de faire parler, réfléchir. Et offre de quoi alimenter les réflexions jusqu’au prochain sommet, fixé en juin 2015.

Colombe Dabas
77e session IHEDN – Paris, 2013
Membre du Comité Europe de la défense

Avril 2014

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[1] La Stratégie européenne de sécurité vise principalement à mieux identifier les menaces, à définir les objectifs stratégiques de l’Union et à dégager les implications politiques pour l’Europe.

[2]A titre d’exemple, la France a été obligée d’amputer de près de 5 milliards d’euros son budget, entre 2009 et 2013.

[3] http://www.senat.fr/notice-rapport/2012/r12-713-notice.html

[4] Lancement des travaux préparatoires en vue de l’acquisition de drones MALE avec la constitution d’une communauté d’utilisateurs, préconisation de la création d’une capacité commune d’avions multirôles de ravitaillement et de transports et renforcement de la Base Industrielle et Technologique de Défense (BITD).

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