[Interview] de Christophe Ventura | La gestion des crises en Amérique latine

[Interview] de Christophe Ventura | La gestion des crises en Amérique latine

À PROPOS DE L’INTERVIEW

Cette interview a eu lieu le 22 juin 2021 dans les locaux de l’IRIS. Christophe Ventura nous présente un état des lieux de la situation sanitaire, économique et sociale de l’Amérique Latine.

Christophe VENTURA est directeur de recherche à l’IRIS, il est responsable du programme Amérique Latine/Caraïbe. Journaliste, il suit depuis le début des années 2000 les évolutions politiques, économiques, sociales et géopolitiques dans cette région et publie régulièrement des articles dans divers journaux et revues, en France et en Amérique latine.

À PROPOS DU COMITÉ AMÉRIQUES

Le comité Amériques est un comité à taille humaine traitant des questions de sécurité et de géopolitique des Amériques. La division en pôles géographiques (Amérique du Nord, Amérique Centrale, Caraïbes, Amérique Andine, Brésil et pays limitrophes) permet à chaque membre de se focaliser sur sa zone d’expertise ou de prédilection.

 

 

Les Jeunes IHEDN – Selon vous, quel a été l’impact de la pandémie de Covid-19 sur les Amériques ? 

 

Christophe VENTURA – Il faut re-situer ce que la pandémie est en Amérique Latine avant de pouvoir détailler son impact sur cette région, la plus touchée au monde par la Covid-19. Si on a pu observer un relâchement ou une accalmie en France ces derniers temps, ce n’est pas le cas en Amérique Latine. On observe plus d’un million de morts en Amérique Latine dont plus de cinq cent mille rien qu’au Brésil. Ce sont des chiffres forts, plus de 35 millions de personnes sont touchées et la pandémie est hors de contrôle en Amérique Latine. Elle ne cesse de se déployer, il n’y a pas eu de « vagues » depuis le début de la pandémie en février 2020, date du premier cas déclaré au Brésil. En effet, la maladie est constamment présente sur le sous-continent. On observe même une recrudescence. L’Amérique Latine concentre également 9 des 10 pays au monde où le taux de mortalité par rapport à la population globale est le plus élevé. Cette région est également une région où de nombreux variants ont évolué, dont le variant brésilien et le variant C37 au Pérou.

 

La crise du Covid-19 a également projeté l’Amérique Latine dans la pire crise de toute son histoire selon la CEPAL (Commission Economique Pour l’Amérique Latine). L’Amérique latine est confrontée à une récession plus forte qu’en 1929, entre 7 à 8% de récession sur 2020 en moyenne sur tout le continent, pouvant aller jusqu’à 25% pour le Venezuela. Cela équivaut à une destruction de l’activité et de la richesse avec des conséquences sociales très lourdes, malgré un rebond de croissance en 2021, les dégâts sociaux seront de long terme : des inégalités sociales très fortes, une recrudescence de la pauvreté, des problèmes de malnutrition et de faim, du travail informel, un surendettement des Etats… La plupart des pays ne pourront pas retrouver leur situation ante pandémie avant 2023, 2024 pour certains, et pas avant 2030 pour d’autres. Cela fait quasiment un an et demi que les gens vivent en perte de mobilité, avec des périodes de confinement très longues. L’impact est conséquent, notamment sur les plus jeunes générations lorsque les écoles sont restées si longtemps fermées. Cela peut nourrir d’autres problématiques sociales tel le crime organisé.

 

Les Jeunes IHEDN – Dans quelle mesure la pandémie a-t-elle accentué les crises sociales et les mouvements sociaux ? 

 

C.V. – La pandémie exacerbe des tendances présentes ante pandémie : une situation économique et sociale dégradée avec des conséquences politiques. Avant la pandémie, la CEPAL indiquait qu’à la fin de l’année 2019, l‘Amérique Latine venait de terminer cinq ans qui la mettait dans sa situation économique la plus faible depuis l’après-guerre. Une recrudescence assez forte depuis 2014 de la pauvreté (qui touche plus du tiers de la population) et des inégalités sociales: une baisse du revenu par habitant, parmi les groupes sociaux les plus modestes mais également parmi les classes moyennes, est aussi observée. Les impacts de long terme de la crise financière internationale de 2008 ont ainsi impacté l’AL jusqu’en 2019. Cette situation économique dégradée a généré de grandes tensions sociales. Les jeunes et les femmes, les plus touchés par ces crises, se sont ainsi retrouvés au cœur des mouvements sociaux de 2019. La pandémie a pendant un temps suspendu les mobilisations, mais la crise n’a fait qu’aiguiser les raisons structurelles de ces mouvements sociaux. En un an de pandémie, près de 3 millions d’entreprises ont été détruites. Il s’agit principalement de petites ou toutes petites entreprises familiales. Près de 210 millions de personnes sur les 640 millions d’habitants de l’AL sont catégorisées comme pauvres, dont près de 80 millions sous le seuil d’extrême pauvreté. Les mouvements politiques se radicalisent, le risque social devient également un risque politique et géopolitique. Cela peut produire des basculements des systèmes politiques, comme par exemple l’élection de Pedro Castillo au Pérou. Un cycle instable et radicalisé s’installe où peuvent surgir des régimes autoritaires ou militarisés. Mais également et dans le même temps des mouvements populaires mobilisés pour approfondir la démocratie, notamment à l’échelle des territoires. Cette évolution politique va se faire de manière non-anticipable et peu ordonnée.

 

Les Jeunes IHEDN – Quelle est la place des armées et de la police face à ces crises sociales ? 

 

C.V. – On observe un repositionnement et un changement des missions et des fonctions des armées dans les sociétés latino-américaines. Depuis 1995, il n’y a pas de guerres au sens classique du terme mais des conflits sociaux très forts et des instabilités portées par la criminalité organisée, le narcotrafic, des conflits internes comme celui en Colombie, et le développement dans plusieurs pays de milices civiles. L’absence de conflits “classiques” a amené les armées à se repositionner. Elles interviennent à présent sur les questions de sécurité publique et intérieure, de criminalité et de trafic. Cela est notamment visible en Amérique Centrale, au Mexique mais aussi en Colombie.

 

On observe plusieurs phénomènes : au premier niveau, une militarisation des sociétés avec des militaires adoptant un rôle de police, et à un deuxième niveau, les militaires jouant un rôle d’agent répressif face au développement de fortes contestations sociales. Par exemple au Chili, ante pandémie, le président entouré de l’état-major expliquait que les manifestations secouant le pays étaient l’œuvre d’ennemis de l’intérieur et de délinquants. Ces images avaient rappelé l’ère Pinochet où les actions de l’armée étaient justifiées par l’impératif de sécurité nationale, par la volonté du régime de protéger le pays des ennemis intérieurs inféodés aux forces communistes étrangères. Aujourd’hui le lexique de légitimation est similaire. En Bolivie, les militaires ont invité Evo Morales à quitter le pouvoir. Sur l’ensemble du continent, les armées répriment les mobilisations sociales en invoquant l’infiltration et la manipulation des manifestations. En Colombie, l’accusation du pouvoir d’infiltration, voire de manipulations du mouvement de contestation sociale par les FARC ou par le Venezuela a permis de légitimer la répression des manifestations.

 

À un troisième niveau, on observe la mise en place de régimes civilo-militaires, où les militaires ont des fonctions politiques liées à la défense du territoire et des ressources naturelles, ainsi que des positions directes dans les industries, les entreprises publiques, les activités économiques. Les militaires sont aussi chargés de ministères. Le Brésil est un exemple de régime civilo-militaire. Les militaires s’occupaient du ministère de la santé jusqu’en mars 2021, ils organisaient la gestion de la pandémie. Sur 23 ministres brésiliens, plus du tiers est militaire. La cour des comptes brésilienne a publié en 2020 un rapport dans lequel elle a montré que le nombre de militaires (actifs ou de réserve) en poste dans le gouvernement ou au sein des administrations était de plus de 6 000. Ce chiffre était de moins de 3 000 avant l’arrivée de Jair Bolsonaro au pouvoir. Au Venezuela, c’est également un gouvernement civilo-militaire qui dirige. Au Mexique, les infrastructures sont gérées par les militaires, et ceux-ci sont également présents dans la sphère civile du pouvoir, notamment dans la gestion de la sécurité publique. Dans de nombreux pays, les armées sont de plus en plus impliquées dans les affaires publiques et associées à la sécurité publique.

 

Les Jeunes IHEDN- Quels sont les exemples de gestion de la pandémie par les pays en Amérique Latine ? 

 

C.V. – Il y a une gestion commune proche de zéro, chaque pays a sa gestion différenciée. Cette affaire révèle que l’intégration régionale est en grand recul en Amérique latine. En termes de vaccination, en juin 2021 le taux de premières doses était de 10% en Amérique Latine, ce qui reste très faible pour un épicentre de la pandémie. Les initiatives restent globalement prises par les États indépendamment les uns des autres. Pour le cas brésilien, le gouvernement a décidé de ne pas remettre en cause l’activité économique du pays. Il valait mieux assumer des malades et des morts plutôt que d’arrêter l’activité économique dans un pays où le travail informel est très important. En effet, près de la moitié des Brésiliens travaillent sans contrat de travail. Dans ces conditions, l’État n’avait pas les moyens d’assurer la protection sociale de l’ensemble de la population. Cette politique de déni de la pandémie s’est illustrée par le choix de ne pas imposer de confinement et de ne pas limiter les gens dans leurs activités, au prix de 500 000 morts en juin 2021. Pour le cas mexicain, une stratégie similaire a d’abord été mise en place puis le président mexicain, Andrés Manuel Lopez Obrador, a décidé de mettre en place des confinements et fermer les écoles pour limiter les dégâts sanitaires.

 

Plusieurs pays s’illustrent pour une gestion réussie de la pandémie. L’Uruguay, le Paraguay, Cuba et le Venezuela. Ils ont mieux résisté pour des raisons différentes. L’Uruguay a une très faible densité de population, il y a moins de connexion entre les personnes, le pays a fait le choix de fermer les frontières et d’imposer des confinements très vite. Par rapport aux autres pays d’Amérique Latine, l’État social y est le plus avancé. La mise en place d’allocations d’urgence a notamment permis de freiner la pandémie. Au Paraguay, l’imposition de confinements stricts dès mars 2020 a permis au pays d’enregistrer, dans les premiers temps de l’épidémie, le taux le plus bas de contamination d’Amérique Latine. Cuba et le Venezuela sont aussi moins connectés à la mondialisation du fait des « sanctions » économiques et financières qui pèsent sur eux. Et l’arrêt du tourisme – notamment à Cuba – a limité les interconnexions. Cuba bénéficie du meilleur système de santé de la région, basé sur la prévention. Ces états autoritaires sont aussi en mesure de faire appliquer les restrictions auprès de la population, notamment les quarantaines. Au Venezuela, les autorités ont imposé un système de rotation entre une semaine de confinement obligatoire et une semaine de liberté. Cette gestion réussie dans un premier temps semble aujourd’hui moins tangible avec une recrudescence des cas de Covid-19 dans ces pays.

 

Les Jeunes IHEDN – Quelles solutions peuvent être envisagées pour résoudre les crises en Amérique latine ? 

 

C.V. – L’AL a besoin de construire une intégration régionale plus forte pour absorber les chocs globaux, les crises nationales et le changement climatique. Un minimum d’unité ou de convergence pourrait permettre à l’AL, dans un premier temps, de faire face aux chocs sans se retrouver submergée par les vagues, et dans un second temps, de ne pas être démunie et trop dépendre des organisations internationales et des créditeurs étrangers tels la Chine ou les Etats-Unis. Aujourd’hui l’AL reste dépendante de ces créditeurs étrangers pour sa reconstruction. Cette dépendance, notamment aux Etats-Unis, est visible par la stratégie affichée par Joe Biden de restaurer le leadership étatsunien dans sa zone d’influence qu’est le Mexique, l’Amérique Centrale et les Caraïbes. Biden a notamment proposé un agenda positif, en investissant en contrepartie des engagements de la part des pays latino-américains à réguler leurs flux migratoires, à lutter contre le narcotrafic, ainsi qu’à aborder une transition vers les énergies renouvelables. De même des partenariats sont proposés à plusieurs pays, à condition que ceux-ci prennent leurs distances avec la Chine et la Russie.

 

Tout l’enjeu pour les Latinos serait de s’allier entre eux pour sortir de cette obligation de devoir s’unir avec les Américains ou les Chinois. Cette troisième voie indépendante leur permettrait de ne pas être tributaire des puissances étrangères. L’intégration régionale doit se construire autour d’un nouveau modèle de développement, moins tributaire des exportations de matières premières et ressources naturelles vers les États centraux du système mondial, ainsi que moins dépendants de leurs technologies et de leurs capitaux. Pour peser dans la mondialisation, l’AL doit construire son indépendance économique, financière, technologique et géopolitique. Si une stratégie globale n’est pas pensée, elle continuera à être secouée par des chocs et à subir une marginalisation dans les relations internationales. L’AL avait pesé dans les années 2000 sur la scène internationale car des institutions collectives avaient été créées. Ces acquis ont été balayés et l’AL n’a presque jamais été aussi marginalisée. Aujourd’hui l’AL ne pèse plus, chaque pays a une stratégie singulière, les divergences politiques sont fortes, et les inégalités le sont également. La recherche d’un nouveau modèle de développement constitue l’enjeu majeur du XXIe siècle pour les latinoaméricains.

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