Depuis la révolution de Maïdan en 2014, les conflits ne manquent pas entre la Russie et l’Ukraine. Annexion de la Crimée, soutien russe aux séparatistes dans le Donbass, cyberguerre … Néanmoins, jusqu’au 25 novembre 2018, aucun conflit armé ouvertement assumé par la Russie n’avait éclaté. Ce jour-là, au large du détroit de Kerch, la marine russe ouvre volontairement le feu sur trois navires ukrainiens, arraisonnés avec leurs 24 membres d’équipage. Comment en est-on arrivé à une telle escalade, et quelles en sont les conséquences sur la sécurité du flanc est de l’Europe et de l’Otan ?
Auteur : Ulrich BOUNAT, membre du Comité Europe des Jeunes de l’IHEDN
Corrections et relecture : Augustin ROSE
Depuis la révolution de Maïdan en 2014, les conflits ne manquent pas entre la Russie et l’Ukraine. Annexion de la Crimée, soutien russe aux séparatistes dans le Donbass, cyberguerre… Néanmoins, jusqu’au 25 novembre 2018, aucun conflit armé ouvertement assumé par la Russie n’avait éclaté. Ce jour-là, au large du détroit de Kerch, la marine russe ouvre volontairement le feu sur trois navires ukrainiens, arraisonnés avec leurs 24 membres d’équipage. Comment en est-on arrivé à une telle escalade, et quelles en sont les conséquences sur la sécurité du flanc est de l’Europe et de l’Otan ? Pour répondre à ces questions, il convient de s’intéresser à l’importance stratégique de la mer d’Azov pour la Russie et l’Ukraine, ainsi qu’au statut légal de cette mer et du détroit de Kerch qui lui est associé. Dans un deuxième temps nous examinerons l’aggravation progressive des tensions ayant amené à l’abordage par les forces russes , pour finir par analyser les conséquences de cet incident sur les équilibres stratégiques entre les états riverains de la mer Noire.
La mer d’Azov est une mer quasiment fermée dont les seuls états côtiers sont la Russie et l’Ukraine. D’à peine 39 000 km², elle est peu profonde : 7 mètres en moyenne. Elle est reliée au sud à la mer Noire par le détroit de Kerch, long de 5 kilomètres et d’une largeur minimale d’environ 4 kilomètres. La mer d’Azov revêt un intérêt stratégique : économique pour l’Ukraine, militaire pour la Russie.
La côte ukrainienne abrite les ports de Berdyansk et Marioupol, portes de sortie des produits issus du sud-est de l’Ukraine et d’une capacité combinée de 17 millions de tonnes de fret par an[1]. Ces ports représentaient 25% des exportations maritimes de l’Ukraine avant 2014. Le conflit dans le Donbass et les tensions maritimes croissantes avec la Russie ont drastiquement fait baisser le volume, qui ne s’élevait qu’à 5,6 millions de tonnes en 2018[2]. Cette baisse pèse fortement sur la situation économique du sud-est ukrainien, déjà fortement touché par le conflit.

Côté russe, le principal port est Rostov, d’une capacité de 12,9 millions de tonnes. Peu au regard du principal débouché russe en mer Noire : Novorossiysk, d’une capacité de 131,4 millions de tonnes[3]. Cependant, des marchandises profitent du faible intérêt occidental sur la mer d’Azov : celles issues des trafics. Le port d’Azov a vu ses exportations de charbon bondir de 50% entre 2017 et 2018[4]. Le 21 janvier 2019, deux tankers LNG tanzaniens, le Maestro et le Candy, prennent feu dans le détroit. Le Maestro, en route vers le port russe de Temryuk, appartient à une société turque[5] sous sanctions américaines pour contrebande d’hydrocarbures avec la Syrie.
Le principal aspect qui préoccupe la Russie en mer d’Azov est le volet militaire. La mer est reliée à la mer Caspienne, où la Russie renforce actuellement sa présence militaire[6]. Permettre à la flotte de la Caspienne de passer dans les mers chaudes est stratégique. Depuis son annexion illégale en 2014, la Crimée constitue pour Moscou un « porte-avion terrestre » aux capacités pensées pour en faire une forteresse imprenable : une zone A2/AD[7] aux portes de la Roumanie, membre de l’OTAN.
Le statut légal de la mer d’Azov repose sur un accord signé en 2003 par la Russie et l’Ukraine[8]. Tenant sur une page, il stipule que la mer est considérée comme des eaux territoriales partagées à gérer de façon bilatérale. Il n’est fait aucune référence au droit international de la mer ou à démarcations territoriales, renvoyées à « un accord entre les parties »[9].
Ce traité avantage la Russie, bien plus puissante que sa voisine. Il lui permet de faire ce que bon lui semble tout en restreignant la capacité de l’Ukraine à faire appel à une aide extérieure. La signature de ce traité désavantageux s’explique par la menace faite par Moscou à l’époque de construire un barrage entre la péninsule de Taman et l’île ukrainienne de Tuzla[10], située au milieu du détroit.

VLADIMIR POUTINE ET LEONID KOUTCHMA SIGNANT L’ACCORD SUR LA MER D’AZOV ET LE DÉTROIT DE KERCH
C’est le passage de la péninsule dans le giron russe qui a fait basculer la situation instable issue du traité de 2003. Grâce à cette capture militaire, la Russie contrôle l’ensemble du détroit de Kerch. Elle le considère donc de facto comme des eaux territoriales, bien que l’annexion n’ait jamais été reconnue par la communauté internationale. Refusant cet état de fait mais dépouillée de la majeure partie de sa flotte par les « petits hommes verts »[11] du Kremlin, l’Ukraine est impuissante à sortir du traité. Non seulement parce qu’elle n’a pas les capacités militaires de s’opposer à la Russie, mais aussi parce que ce vide juridique amènerait à la reconnaissance de facto et implicite du contrôle du détroit et de la majeure partie du littoral de la mer d’Azov par la Russie.
Occupée à lutter contre les séparatistes soutenus par Moscou dans le Donbass, l’Ukraine n’a considéré que tardivement le risque stratégique porté par le détroit de Kerch. De fait, la situation ne s’est dégradée qu’à partir de la mise en service du pont de Kerch en mai 2018. Ce pont, qui matérialise la mainmise de la Russie sur le détroit, pose de par sa conception même un problème stratégique à l’Ukraine. Sa hauteur limite le tonnage des bateaux pouvant passer. Environ 30% de la flotte qui accédait jusqu’alors à Marioupol ne peut désormais plus emprunter le détroit de Kerch[12].
Quant aux bateaux dont le tonnage passe encore sous le pont, ils sont depuis mai 2018 soumis à des contrôles poussés par les gardes côtes russes. Cette procédure dite de stop and search, légale puisque les eaux du détroit sont aussi russes qu’ukrainiennes depuis 2003, permet aux autorités russes de soumettre les navires marchands à des inspections plus ou moins poussées. Entre mai et novembre 2018, ce sont ainsi 683 bateaux qui ont été inspectés dans le détroit, engendrant des retards allant de quelques heures pour les contrôles en mer à 3 voire 5 jours lorsque les navires sont redirigés vers les ports russes[13]. Le zèle des autorités russes retardant les cargaisons a coûté environ 36 millions de dollars à l’Ukraine[14]. Cette attitude permet à la Russie d’affirmer sa souveraineté de facto sur le détroit, tout en dégradant la situation économique du sud-est ukrainien. Avec l’objectif de déstabiliser économiquement et d’augmenter le ressentiment dans la partie du Donbass encore sous contrôle ukrainien, et peut-être tenter à terme de créer un corridor terrestre entre le Donbass séparatiste et la Crimée, comme initialement prévu dans les plans de Novorossiya en 2014
Afin de lutter contre l’asphyxie progressive de Berdyansk et Marioupol, l’Ukraine tente d’agir. Militairement, deux navires de guerre désarmés pour le trajet passent de la mer Noire à celle d’Azov le 23 septembre 2018. Le passage se fait sous supervision d’un avion de reconnaissance américain et ne donne lieu qu’à l’utilisation d’équipements[16] de guerre électronique par la Russie. Politiquement, le président Porochenko publie le 12 octobre le décret sur la « détérioration de la situation en mer d’Azov », demandant à l’armée ukrainienne de proposer des mesures pour défendre les positions maritimes ukrainiennes[17]. Ces actions ukrainiennes sont appuyées par l’Europe. En octobre, le Parlement Européen vote la résolution 2870 « Sur la situation en mer d’Azov ». Elle condamne les actions de militarisation russes et propose une feuille de route[18]. A l’occasion du débat au Parlement, Federica Mogherini, Haute Représentante de l’Union Européenne pour les Affaires étrangères et la politique de sécurité, prend une position très ferme contre l’attitude de Moscou en mer d’Azov[19].

NAVIRES DE GUERRE UKRAINIENS LE JOUR DE LA FÊTE DE LA MARINE, À ODESSA
Si le conflit dans le Donbass peut parfois sembler lointain, les tensions dans le détroit de Kerch et ses éventuelles conséquences en mer Noire concernent directement l’UE et l’OTAN. Deux états de l’UE sont riverains de cette mer[24], et trois membres de l’OTAN en possèdent une partie du littoral[25]. Dans ces conditions, toute tentative de restriction des droits de navigation et la militarisation à outrance de la Crimée fait peser un risque sur la sécurité de l’UE et de l’Alliance Atlantique.
L’un des états les plus concernés est la Roumanie. État de l’UE et de l’OTAN le plus proche de la Crimée, ses eaux territoriales[26] sont également voisines de plateformes offshores annexées par la Russie en même temps que la Crimée et autour desquelles la Russie tente de constituer de petites zones A2/AD mobiles. Ceci tant afin de les sécuriser que pour gêner le trafic maritime à destination des ports ukrainiens d’Odessa, Kherson et Mykolaiv[27]. Bucarest a pris des mesures pour augmenter sa sécurité, en lançant des appels d’offre pour la fourniture de plusieurs corvettes et augmenter ses défenses côtières[28]. L’OTAN a également répondu à son appel en augmentant les exercices militaires et les rotations de navires, même si celles-ci sont limitées par les accords de Montreux[29].
L’OTAN apporte également son soutien à l’Ukraine en envoyant des navires visiter les ports ukrainiens et par des actions de formations[30]. L’OTAN participe aussi à la redéfinition de la stratégie navale ukrainienne. Présentée par l’amiral Voronchenko fin novembre 2018, elle vise à permettre d’ici 2035 une totale interopérabilité avec l’OTAN et une augmentation progressive des capacités de défense depuis la côte, pour finir sur l’ensemble de la ZEE à partir de 2030[31]. La stratégie repose notamment sur le déploiement d’une mosquito fleet. Des bateaux de petites tailles mais en grande quantité et très manœuvrables pour contrer la puissante marine russe. A l’image des deux patrouilleurs de la classe Island cédés par les gardes côtes américains à l’Ukraine[32].

LE SECRÉTAIRE GÉNÉRAL DE L’OTAN JENS STOLENBERG ET L’ANCIEN PRÉSIDENT UKRAINIEN PETRO POROCHENKO
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