L’AMÉRIQUE LATINE ET LE MONDE ARABE

L’AMÉRIQUE LATINE ET LE MONDE ARABE

L’AMÉRIQUE LATINE ET LE MONDE ARABE : des relations anciennes et en plein essor mais au potentiel encore largement inexploité

Distants géographiquement, l’Amérique latine et le monde arabe ont pourtant des rapports anciens et une histoire partagée.

Dans un contexte d’affirmation des puissances émergentes, la coopération entre ces deux territoires se renforce.

 

 

Par Valentin BARRAUD, membre du comité Moyen-Orient et mode arabe des Jeunes de l’IHEDN

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Des relations anciennes et fluctuantes

 

L’influence arabe en Amérique latine remonte à l’arrivée des colons ibériques dominés pendant près de cinq siècles par les Maures.

Dès le 15e siècle, les Espagnols puis les Portugais introduisent la culture arabe en Amérique latine, ce qui se matérialise notamment dans les domaines agricole et alimentaire : les méthodes d’irrigation, les cultures de canne à sucre, de blé, de riz et de café, ainsi que l’utilisation dans la cuisine latino-américaine de l’huile d’olive, du safran, de la cannelle et du clou de girofle en sont des illustrations concrètes. À partir de 1870, des vagues d’immigrants essentiellement chrétiens provenant de la Grande Syrie, partent à la conquête de « l’autre Amérique », par opposition à celle du Nord. Souvent commerçants, ces immigrés ont fui la pauvreté, les persécutions et les discriminations de l’Empire ottoman, et se sont vite adaptés aux sociétés latino-américaines. Témoignage de cette vague d’immigration, 18 millions de personnes  seraient d’origine arabe en Amérique latine.

Les relations entre les deux régions se sont ensuite développées pour des raisons économiques et énergétiques. Dans les années 1950, les pays latino-américains exportateurs de pétrole se sont alliés avec les puissances pétrolières moyen-orientales, entraînant la création de l’Organisation des puissances exportatrices de pétrole (OPEP). Les pays d’Amérique latine importateurs de pétrole ont aussi développé des liens avec le Moyen-Orient, en particulier après les chocs pétroliers de 1973 et 1979, pour assurer leur approvisionnement, leur vendre des produits manufacturés et attirer les capitaux issus des pétrodollars.

Le facteur idéologique a également joué un rôle important dans la consolidation des rapports interrégionaux. Dans le contexte de la guerre froide, les révolutions cubaine et nicaraguayenne se sont rapprochées d’autres gouvernements du tiers-monde hostiles aux États-Unis, notamment la République islamique d’Iran et la Libye de Mouammar Kadhafi, et ont reconnu la Palestine comme un État dès 1988.

Enfin, les rapports entre l’Amérique latine et le monde arabe ont reposé sur des stratégies pragmatiques. Augusto Pinochet a par exemple cherché à se rapprocher des pays du Golfe, du fait des besoins énergétiques du Chili mais aussi pour obtenir des soutiens aux Nations unies face aux accusations d’atteintes aux droits de l’Homme.

Les liens entre ces deux territoires ont cependant été limités par plusieurs facteurs. L’éloignement géographique, les clivages internes au sein de chaque groupe, la focalisation de l’Amérique latine sur les États-Unis ainsi que celle du monde arabe sur l’Europe, ont constitué des entraves importantes à leur coopération. La crise de la dette qui éclate en 1982 et les transitions démocratiques latino-américaines vont affecter encore davantage les relations, du fait d’un recentrage sur les États-Unis, acteur clé de la résolution des dettes.

Après la guerre froide, le désir de s’affranchir de l’étreinte parfois étouffante des alliés traditionnels et l’arrivée au pouvoir de gouvernements de gauche en Amérique latine durant la décennie 2000 ont fortement renforcé les liens entre les deux régions. Si le Venezuela d’Hugo Chávez s’est rapproché de l’Iran pour élaborer une stratégie diplomatique ciblée contre l’action des États-Unis à l’étranger, c’est le président brésilien, Lula da Silva, qui, après son élection en 2002, a été le véritable fer de lance du nouveau partenariat entre le monde arabe et l’Amérique latine.

 

Des relations aujourd’hui en plein développement

 

Les relations entre ces deux territoires sont aujourd’hui en plein essor, guidées par la recherche de réduction de la dépendance aux pays du Nord, dans un contexte d’avènement d’une nouvelle géographie économique et de développement des économies arabes et latino-américaines. Lancé en 2005, le sommet Amérique du Sud – Pays arabes (ASPA) constitue une avancée majeure dans les liens interrégionaux. L’institutionnalisation de ce sommet montre une volonté de renforcer la coopération dans plusieurs domaines.

Sur le plan politique, l’objectif principal est de consolider l’émergence d’un monde multipolaire pour une participation accrue des anciens pays du tiers-monde dans l’arène internationale. Les membres souhaitent une réforme des Nations unies qui permettrait par exemple que le Brésil ait un siège permanent au Conseil de sécurité. Le sommet a également une mission de concertation sur les principaux thèmes d’ordre régional ou international. Les participants ont ainsi engagé des négociations pour trouver une solution au conflit au Yémen, et les États arabes ont fait approuver par les États latino-américains une condamnation de l’occupation israélienne des Territoires palestiniens. En parallèle, des milliers de migrants fuyant les conflits du Moyen-Orient ont été accueillis en Amérique latine, en particulier au Brésil et au Venezuela.

Pour les pays arabes, ces gestes politiques sont le moyen de mettre en lumière des revendications chères et de trouver des alliés. Pour les pays latino-américains, ils permettent de mettre en scène leur autonomie en matière de politique étrangère, notamment vis-à-vis des États-Unis, et d’avoir une place à part entière sur la scène internationale.

Sur le plan économique, il s’agit de renforcer la coopération entre les deux régions à travers les échanges commerciaux, le tourisme et les investissements. Les membres de l’ASPA favorisent la rencontre de leurs entrepreneurs et tentent de se mettre d’accord sur des mesures concernant le prix du pétrole. Des accords de coopération ont aussi été signés dans plusieurs domaines. Avant le lancement de l’ASPA en 2005, les échanges commerciaux étaient très modestes. Aujourd’hui, les exportations de l’Amérique latine vers le monde arabe dépassent  25 Md$, dont 20 Md$ de produits alimentaires et plus de 5 Md$ de matières premières  et de produits industriels. Dans l’autre sens, les importations en provenance des pays arabes sont estimées à 10 Md$ et sont constituées, pour l’essentiel, de gaz, de pétrole et de phosphates. Plusieurs investissements de grande ampleur ont été effectués. Par exemple, Dubaï Ports World a investi 700 M$ dans le port péruvien de Callao et 250 M$ dans le port cubain de Mariel. La Sonatrach algérienne a investi 300 M$ pour le méga-gisement gazier de Camisea, au Pérou, tandis que le groupe brésilien VALE a déboursé près de 800 M$ pour une usine d’acier à Oman. Le Qatar se montre particulièrement actif : il a racheté 5% de la banque Santander au Brésil pour 2,1 Md$, et des sociétés nationales ont investi dans une entreprise agricole, dans l’industrie sucrière et dans l’élevage de poulets au Brésil.

Dans les autres domaines, les participants tentent notamment de promouvoir leurs cultures respectives au sein d’institutions existantes ou nouvellement constituées. Des bibliothèques et des structures de recherche consacrées aux deux régions ont été créées, la principale initiative étant l’ouverture d’une bibliothèque spécialisée, la BibliASPA, à São Paulo et à Alger, au succès pour l’instant contrasté. L’ASPA se penche aussi sur la coopération environnementale, scientifique, technique et sociale. Les pays membres mettent leurs technologies en commun afin de surveiller le changement climatique, combattre la croissance des déserts et développer le dessalement de l’eau.

Ni les États-Unis, ni Israël ne voient d’un bon œil l’organisation de ce sommet : les États-Unis redoutent la constitution d’un bloc opposé à leurs intérêts et les Israéliens y voient une tentative arabe de mobiliser les Latino-Américains pour la défense de la cause palestinienne.

 

Un potentiel de développement des relations encore peu exploité

 

L’hétérogénéité de chacun des deux territoires, et les intérêts divers des pays qui les composent constituent une limite importante à leurs relations. L’Amérique latine et le monde arabe sont l’objet d’importants rapports de forces internes. Les diplomaties latino-américaines se distinguent par leurs prises de position contrastées à l’égard des tensions arabes, par exemple sur la crise libyenne.

Il existe structurellement une opposition idéologique entre l’Amérique centrale et l’Amérique du Sud. La voie centro-américaine tend à s’insérer dans la sphère économique et politique des États-Unis, tandis que l’axe sud-atlantique, avec à sa tête le Brésil, fait pression pour la création d’un bloc autonome dans le processus de globalisation et réclame un monde multipolaire, débarrassé de toute forme d’hégémonie politique, militaire ou économique. Cette ligne de fracture n’est pas nouvelle. Alors que l’Amérique du Sud, et à sa tête le Brésil, avait critiqué l’intervention états-unienne en Irak de 2003, nombre de gouvernements centro-américains avaient appuyé cette intervention et cherchent encore aujourd’hui à s’abriter sous le parapluie économique et politique des États-Unis.

La délocalisation, en 2018, de l’ambassade des États-Unis de Tel-Aviv à Jérusalem illustre elle aussi les divisions de l’Amérique latine. Le Guatemala, le Paraguay et le Honduras ont reconnu Jérusalem comme capitale d’Israël. Modestes, ces pays ont besoin de la bienveillance des puissants et ont, hormis le Paraguay, de nombreux ressortissants en situation précaire aux États-Unis. À l’inverse, d’autres pays latino-américains sont restés silencieux, considérant que cette polémique ne les concernait pas, dépassait leurs intérêts ou était trop dangereuse. Beaucoup ont en effet dans leur population des communautés d’origines juive – en Uruguay et en Argentine -, syro-libanaise – au Brésil, en Argentine et au Pérou -, ou même palestinienne au Chili. En parallèle, les évangélistes de toutes nationalités, portés par des vents politiques favorables, tentent de faire avancer la cause de la Palestine juive en Amérique latine.

Ces dissensions internes, comme les résistances au leadership brésilien ou les tensions entre la Colombie et le Venezuela, limitent la convergence et l’intégration de la région. Sous l’impulsion du rival brésilien, le Mexique ne participe pas à l’ASPA. Du côté arabe, il existe de fortes divergences politiques ainsi qu’une faiblesse de l’intégration régionale et des échanges infrarégionaux. Des incertitudes planent quant à la tenue du prochain sommet ASPA en raison des troubles moyen-orientaux, des divergences au sein du Conseil de coopération du Golfe et de l’Union des nations sud-américaines, mais également des instabilités vénézuéliennes et des imbroglios brésiliens ayant conduit à l’emprisonnement de Lula da Silva, pierre angulaire de l’ASPA.

Enfin, les deux régions n’ont pas les mêmes priorités : les pays latino-américains attendent surtout des retombées économiques tandis que les pays arabes privilégient les déclarations politiques. Les relations commerciales restent d’ailleurs limitées, leurs échanges ne dépassant guère 3% de leur total respectif. Un très fort potentiel de développement des relations reste donc aujourd’hui à exploiter.

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Anciennes, les relations entre l’Amérique latine et le monde arabe se sont formalisées et renforcées avec le lancement du sommet ASPA en 2005. La coopération entre ces deux territoires est aujourd’hui croissante mais elle demeure encore très éloignée de son potentiel. Que ce soit entre elles ou au sein de chacune d’entre elles, le manque de cohésion est le principal frein au développement d’une véritable alliance. Pourtant, le potentiel d’influence d’une telle union serait très important : le monde arabe est au cœur des tensions géopolitiques mondiales et les deux régions possèdent des États puissants et riches de ressources naturelles. Alors que la pandémie de Covid-19 pourrait rebattre une partie des cartes de la géopolitique internationale, cette alliance serait capable de constituer un solide pôle d’influence et un véritable contrepoids à la politique étrangère états-unienne.

 

 

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BIBLIOGRAPHIE

 

OUVRAGE

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ARTICLES

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