LE MAINTIEN DE L’ORDRE RUSSE : UNE SITUATION COMPLEXE ET NUANCÉE

LE MAINTIEN DE L’ORDRE RUSSE : UNE SITUATION COMPLEXE ET NUANCÉE

Pendant plusieurs semaines la Russie a été le théâtre d’une série de manifestations, déclenchées après le rejet, par les autorités, de la plupart des candidatures de l’opposition aux élections parlementaires locales du 8 septembre 2019. Pourtant, ces manifestations, inédites en Russie, ne dépassent pas les quelques dizaines de milliers de participants et les scènes de violence que l’on retrouve en France y semblent absentes. De manière générale les images d’émeutes ou de manifestations violentes, courantes en Europe de l’Ouest, sont rarissimes dans ce pays

Par ailleurs la Russie a organisé récemment deux événements d’ampleur internationale sans aucun trouble grave : les jeux olympiques d’Hiver à Sotchi en 2014 et la coupe du Monde de football en 2018. Elle est pourtant confrontée à une menace terroriste endémique et des conflits interethniques. Dans le domaine sportif, ses supporters de foot, notamment les clubs « Spartak » et « Zenit », sont redoutés en Europe pour leur agressivité depuis l’Euro 2016 de Marseille. Comment comprendre ces « succès », alors que la situation sécuritaire semble défavorable de prime abord ?

 

Auteur : Enguerrand Ducourtil, secrétaire général du comité sécurité intérieure

Relecture par le pôle publication de l’association

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Ce texte n’engage que la responsabilité de l’auteur. Les idées ou opinions émises ne peuvent en aucun cas être considérées comme l’expression d’une position officielle.

 

Les contraintes particulières du maintien de l’ordre en Russie.

Comme pour tout sujet concernant le plus grand pays du monde, il faut commencer par évoquer sa géographie. Le trajet entre deux villes « proches » comme Moscou et Saint-Pétersbourg est équivalent à celui d’un Paris-Marseille, tandis que la distance à vol d’oiseau entre Moscou et Vladivostok, la capitale de l’Extrême-Orient russe, est de 6 418 kilomètres.

Cette élongation des lignes de communication n’est pas sans conséquences sur le maintien de l’ordre. L’arrivée des renforts, essentiellement par voie routière ou ferrée pour acheminer le matériel, peut prendre des heures si ce n’est des jours. On mesure mieux l’importance du renseignement et de disposer de forces locales suffisamment nombreuses.

À cette particularité géographique s’ajoutent des enjeux politiques : la Russie est divisée en 85 « sujets » (entités) aux statuts administratifs variés dont certains, comme les républiques du Tatarstan et de Tchétchénie, bénéficient d’une large autonomie. Le cadre d’intervention des forces de sécurité fédérales peut donc différer d’un « sujet » à l’autre. Les manifestations en Ingouchie à l’automne 2018 (pour dénoncer un accord de redéfinition des frontières signé avec la Tchétchénie voisine) en sont un bon exemple. À cette occasion, les autorités de la République ingouche se sont opposées au déploiement des forces de l’ordre fédérales, préférant la négociation à l’échelle locale.

Du point de vue sécuritaire la Russie est un pays confronté à une menace terroriste importante. Entre 2009 et 2013 les attentats commis sur le sol russe ont tué chaque année plus d’une centaine de personnes. Ce risque terroriste endémique est une contrainte majeure du maintien de l’ordre (MO) lors des événements publics.

Il faut encore souligner le taux de criminalité violente. Le nombre de meurtre par habitant était en 2001 de 30 pour 100 000, contre 1,7 pour la France. En 2018 ce taux est passé à 6, un niveau comparable à celui des États-Unis[1].

 

Quelle doctrine de maintien de l’ordre en Russie ?

Le gouvernement et la population russe ont été durablement marqués par le chaos politique et économique des années 1990. A plusieurs reprises le pays a semblé prêt à s’enfoncer dans la guerre civile, entre les conflits armés en Tchétchénie et dans l’étranger proche.

L’une des conséquences de cette décennie noire est que les menaces intérieures figurent au premier rang des préoccupations des dirigeants russes. Cette prise en compte des risques de déstabilisation interne transparait dans la doctrine militaire de 2000 et va en s’accentuant dans celle de 2010. Les révolutions de couleur, en 2003 en Géorgie et surtout en 2004 en Ukraine, ont encore renforcé les craintes des autorités. Les manifestations contre la réélection de Vladimir Poutine en 2012 (les plus importantes en Russie depuis les années 1990) ont fait craindre un instant une révolution de couleur russe et ont durablement marqué les autorités. Au sein du ministère de la défense et des organes de sécurité s’est propagée l’idée qu’il existait une nouvelle forme de conflit, une guerre hybride mêlant soft power (ONG, influence culturelle, médias etc…) et hard power (économie et moyens militaires), dans lequel excellerait l’Occident et plus particulièrement les États-Unis[2].

La révolution de Maidan en 2013-2014 a semblé confirmer ces craintes. En réaction le gouvernement russe a pris un certain nombre de mesures pour assurer la stabilité interne du pays. En 2015, les troupes du ministère de l’intérieur (Vnutrennye Voyska ou VV) se sont entraînées au cours de l’exercice Zaslon à contrecarrer des événements inspirés de ceux de la place Maïdan, mobilisant plus de 40 000 hommes à cette occasion[3] !  En 2016 une garde nationale a été établie pour unifier les différentes unités de maintien de l’ordre, sous l’autorité d’un proche de longue date de Vladimir Poutine, Viktor Zolotov. Depuis 2018 les formations de la garde nationale ont toutes un statut militaire, et peuvent prendre le commandement d’unités des forces armées en cas de crise.

Cette crainte d’une déstabilisation interne a eu des conséquences sur la législation russe dès 2004. La loi du 19 juin 2004 oblige les participants de toute manifestation comptant plus d’un individu à notifier plusieurs jours à l’avance l’événement aux autorités. En juin 2012 une nouvelle loi prévoit des amendes considérables en cas de manifestation non autorisée (300 000 roubles pour les participants et 600 000 pour les organisateurs). À compter de 2014 participer à une manifestation non autorisée, même constituée d’une seule personne, est punissable d’une amende ou d’une détention provisoire de 15 jours maximum à la première infraction, et de prison ferme à la 3ème infraction. Cette législation est encore renforcée par l’article 212 du code pénal, qui prévoit des peines de prison ferme de 3 ans pour les participants à une « émeute de masse » et 10 ans pour les organisateurs. En dépit de cette arsenal légal impressionnant, les arrestations lors de manifestations publiques sont en grande majorité temporaire (quelques heures au mieux) et seuls les cas de violences avérés font l’objet de poursuites. Ainsi, sur les 1 373 personnes arrêtées lors de la manifestation du 27 juillet 2019, seules 88 étaient encore en détention le 5 août.

Dans ces conditions les manifestations en Russie réunissent rarement plus de 10 000 personnes dans une même ville. Au cours de la période 2000-2019, les seules manifestations à avoir réuni plus de 100 000 individus (selon les organisateurs) sont celles de 2012 contre la réélection de Vladimir Poutine[4]. La plupart des rassemblements de l’opposition politique rassemblent quelques milliers de personnes tout au plus, même à Moscou et Saint-Pétersbourg. Cette apparente apathie de la population russe est en corrélation avec l’expérience des années 1990. En contraste avec cette période chaotique, le calme et la prospérité relative sous les présidences de Vladimir Poutine incitent de nombreux russes à rester chez eux. Dans ces conditions le discours du Kremlin sur la guerre hybride menée par l’occident et la menace d’un maïdan russe trouve un certain écho dans la population.

Il faut néanmoins noter que ce discours semble en perte de vitesse auprès des nouvelles générations. En 2018 le nombre de manifestations recensées a été de 2500, soit 1000 de plus qu’en 2017, et les participants étaient en moyenne plus jeunes[5]. 13 % de ces rassemblements ont été organisés par des sympathisants de l’opposant Alexeï Navalny, et près de 30 % par le parti communiste russe[6].

 

Quelles forces pour le maintien de l’ordre en Russie ?

Aujourd’hui les unités spécialisées dans le maintien de l’ordre dépendent en majorité de la garde nationale, fondée en 2016. Depuis 2018 elles ont toutes un statut militaire, pour un effectif officiel estimé à 340 000 hommes. Il faut toutefois retrancher de ce chiffre environ 100 000 employés de l’entreprise fédérale « Protection »[7].

Les détachements mobiles à vocation particulière « OMON », constitués en 1987, sont les premières unités russes spécifiquement dédiées au maintien de l’ordre. Au cours des années 2 000 leur effectif a constamment augmenté, passant de 121 unités et 20 000 hommes en 2007 à 160 unités et 40 000 hommes en 2016. Chaque OMON est constituée d’unités de base qui sont le peloton (zvod), la compagnie (rot) puis le bataillon (batalon). La taille et l’organigramme des OMON varient grandement selon les régions. Lors de la création d’une nouvelle unité, 150 personnels y sont affectés, comme à Komsomolsk-sur-Amour et Blagoveshchensk en 2017. Il s’agit probablement de l’effectif minimum articulé autour d’une compagnie et de plusieurs pelotons spécialisés. A l’autre extrémité du spectre les OMON de Saint-Pétersbourg et Moscou sont constituées de plusieurs bataillons pour un effectif de plus de 2 000 hommes. Les OMON interviennent en première ligne dans la majorité des manifestations pour encadrer ou disperser la foule. Elles sont aussi mobilisées à l’occasion des événements sportifs et culturels.

Les anciennes troupes du ministère de l’intérieur (VV) ont été transférées en 2016 du ministère de l’intérieur à la garde nationale. Il s’agit d’unités paramilitaires dont l’organisation et l’équipement sont calqués sur ceux des forces terrestres de l’armée. Toutefois, elles bénéficient aussi de matériels et d’un entraînement au MO qui leur permet d’intervenir aux côtés des OMON. Les VV incluent aussi un certain nombre d’unités spécialisées (transfert de prisonniers, contreterrorisme etc…). Les VV ont un effectif de 170 000 hommes, dont 14 000 conscrits.

Les détachements spéciaux de réaction rapide « SOBR » sont des unités d’intervention dont les membres sont en majorité recrutés au sein des OMON. Ces formations ont été transférées du ministère de l’intérieur à la garde nationale en 2016. A cette date le SOBR comptait 87 unités pour 5 200 personnels. Les missions du SOBR incluent : le contreterrorisme, les interpellations risquées, l’escorte de convoi etc… Le SOBR peut aussi intervenir dans des opérations de maintien de l’ordre, même s’il ne s’agit pas de sa vocation première.

La garde nationale peut être épaulée par différents groupes de volontaires. La Droujina est actuellement la plus ancienne de ces institutions. Elle est composée de citoyens ordinaires qui soutiennent les actions des forces de l’ordre. Instaurée sous l’URSS, elle a été réactivée dans les années 2000 et depuis le 4 avril 2014 elle est placée sous l’autorité directe des forces de l’ordre lors d’événements publics.

Un autre groupe important est celui des cosaques, qui bénéficient d’un statut spécifique depuis 1996. En tout, les associations de cosaques, regroupées en une seule structure en 2012 sous les ordres directs du Président, rassembleraient plus de 300 000 volontaires[8]. À ces groupes officiels s’ajoutent des volontaires officieux, à l’exemple du groupe de motards Night Wolves, qui est directement soutenu par Vladimir Poutine et compte près de 5 000 membres.

Les clubs de sport sont aussi impliqués dans des actions de maintien de l’ordre. En mai 2019, à l’occasion de manifestations à Iekaterinbourg contre la construction d’une église dans un parc public, un groupe de pratiquants de MMA dirigé par Ivan Shtyrkov a participé à la dispersion des manifestants. Ce club de sport était par ailleurs financé par la compagnie en charge de la construction, ce qui souligne la collusion fréquente entre forces de l’ordre, intérêts privés et groupes de volontaires.

Une autre formation en train de monter en puissance est la Younarmia. Fondée en 2015, cette organisation réunit en 2018 près de 230 000 personnes. Elle propose aux jeunes gens (lycéens et étudiants) de découvrir le monde militaire. Certaines de ces formations apprennent aux jeunes à affronter les manifestants[9]. La Younarmia fait suite au mouvement de jeunesse Nachi, aujourd’hui en perte de vitesse, qui encourageait lui aussi les jeunes à s’engager en soutien de Vladimir Poutine.

Le ministère de l’intérieur dispose également de formations spécialisées dans le maintien de l’ordre, dont les 2 régiments opérationnels de police de Moscou (environ 1000 hommes chacun). D’autres unités peuvent venir s’additionner à ces effectifs, notamment les troupes de défense civile du ministère des situations d’urgence (22 000 hommes) et les gardes-frontières.

Les autorités russes s’appuient ainsi sur près de 220 000 professionnels formés au maintien de l’ordre, ainsi que de nombreuses forces de volontaires et des unités diverses en renfort. A titre de comparaison les effectifs combinés des CRS et gendarmes mobiles en France sont de près 26 000 hommes, pour une population seulement deux fois moins nombreuse.

Ce dispositif impressionnant peut s’expliquer en partie par les contraintes géographiques. Il est en effet nécessaire de disposer des unités suffisantes pour faire face plusieurs heures, voir jours, à des troubles de l’ordre public. La création de la garde nationale en 2016 visait entre autres à centraliser le commandement et la logistique des différentes unités de MO pour faciliter leur projection sur le territoire national.

Les moyens à disposition restent néanmoins largement concentrés sur la partie européenne du pays, et plus particulièrement autour de Moscou. Les forces de MO à Moscou comptabilisent ainsi 2 500 OMON du détachement Zbour, 12 000 VV de la division ODON et 2 000 hommes des régiments de police du MVD. À ces forces, il convient d’ajouter les autres OMON de l’Oblast de Moscou déployées dans les villes avoisinantes, et près de 56 000 VV en 2013 (division ODON incluse) dans l’Oblast[10]. Ces unités viennent renforcer une direction moscovite du MVD forte de 62 000 agents de police[11].

Pour leur emploi les unités de la garde nationale et autres forces de MO sont mises à disposition du chef régional du MVD[12]. Il est assisté par un état-major opérationnel qui réunit les représentants des différents services de sécurité. La préparation, la logistique et le déploiement des OMON et des VV demeurent néanmoins du ressort des 8 commandements régionaux de la garde nationale.

 

Les forces de sécurité en action

L’étude des différentes manifestations sur la période 2010-2019 met en exergue les lignes directrices du maintien de l’ordre en Russie.

En premier lieu, la législation stricte sur les manifestations, et les rassemblements en général, offre une liberté d’action considérable aux forces de l’ordre. Tout attroupement non autorisé, ou en dehors de la zone prescrite, peut être immédiatement dispersé. Par ailleurs la présence de volontaires tels les cosaques, qui n’ont pas de règles d’engagement bien définies contrairement aux policiers, permet de relâcher encore la contrainte du cadre légal[13]. Dans les rares cas où les forces de l’ordre sont prises à parti, les contrevenants s’exposent à des peines sévères prévues par les articles 212 (sur les manifestations de masses) et 318 (sur les agressions sur les dépositaires de l’autorité publique) du code pénal russe.

À titre d’exemple, treize manifestants accusés de s’en être pris aux forces de l’ordre sur la place Bolotnaya en 2012 (jet de projectile et résistance) ont été condamnés à des peines de prison ferme.

Dans la majorité des cas le parcours des manifestations est prévu à l’avance et les forces de l’ordre le font strictement respecter. Les mesures de sécurité sur le point de départ des cortèges incluent régulièrement (au moins à Saint-Pétersbourg et Moscou) des détecteurs de métaux, des fouilles des sacs etc…

La majorité des manifestations montrent des unités d’OMON en première ligne, en tenue anti-émeute, et plus rarement les VV, qui forment généralement une seconde ligne ou sont sur des missions de sécurisation. Les unités de MO sont épaulées par des policiers en tenue ordinaire.

Contrairement aux CRS et EGM français les unités de police russes privilégient le contact avec la foule. La plupart des cortèges sont précédés et suivis par les OMON tandis que des policiers en uniforme circulent parmi les manifestants. Plusieurs vidéos de manifestations montrent des policiers équipés de caméras, visiblement pour enregistrer les moindres gestes pouvant donner lieu à des condamnations. Tout début de désordre, ou tentative de quitter le parcours préétabli, entraîne immédiatement une intervention des forces de l’ordre.

Les opérations d’arrêt, de refoulement et de dispersion des manifestants s’appuient généralement sur une formation dense d’unités anti-émeute qui couvre l’ensemble de la rue/avenue. Une première ligne serrée repousse les manifestants tandis que des éléments en seconde ligne procèdent aux interpellations.

Des tactiques similaires sont utilisées au cours d’autres événements publics. A proximité des stades, au cours des matches de football, l’intervention des forces de l’ordre repose sur un déploiement rapide des OMON qui forment un groupe compact allant au plus près des manifestants. À l’occasion d’un match de foot à Rostov en avril 2017 un attroupement s’était formé à proximité de l’une des entrées[14]. Les pelotons d’OMON arrivés sur zone se sont immédiatement frayé un passage au sein de la foule pour s’interposer entre elle et l’entrée, avant de la repousser au corps à corps.

Il est intéressant de noter que les fumigènes sont très rarement employés. La matraque reste l’équipement principal de la majorité des manœuvres. Il en est de même pour les tasers, camions à eau et autres matériels à disposition des OMON (qui font pourtant l’objet de démonstrations régulières et impressionnantes). Une explication à ce phénomène peut tout simplement être budgétaire. Au vu des effectifs des OMON et des VV, les équiper intégralement de ces matériels et les déployer régulièrement peut se révéler très couteux. Par ailleurs si les OMON, les SOBR et les VV semblent bénéficier de l’ensemble de la tenue de protection anti-émeute, c’est rarement le cas des autres forces de sécurité.

Ces tactiques sont néanmoins loin d’être infaillibles. Elles reposent avant tout sur un rapport de force très favorable. Les conséquences pénales en cas d’agression sur les forces de l’ordre sont aussi à prendre en compte pour expliquer l’apparente apathie des manifestants.

À l’inverse, lors des attroupements impromptus ou face à une opposition plus dure les unités anti-émeute semblent parfois débordées. L’émeute de la place Manejnaya à Moscou le 11 décembre 2010 illustre ces difficultés. Cette manifestation non autorisée est organisée en mémoire d’Igor Sviridov, un membre du club de supporters Spartak, tué par un Nord Caucasien lors d’une altercation. À partir de 15h, l’attroupement, qui rassemble entre 5 000 et 20 000 individus, commence à s’en prendre violemment aux passants étrangers ou originaires du Nord Caucase. Les unités de police et OMON déployées sur place sont mises en difficulté. La situation ne revient sous contrôle qu’à partir de 18h avec la dispersion progressive de la foule. Le 15 décembre une contre-manifestation rassemblant des Nord-Caucasiens est dispersée par les OMON, avec plus de 1 200 interpellations, ce qui n’empêche pas à nouveau des heurts violents.

Le meurtre d’un jeune Russe par un ressortissant azerbaïdjanais dans une banlieue du sud de Moscou (Biriouliovo) en octobre 2013 a été l’occasion d’une série d’émeutes urbaines sur plusieurs jours. Des manifestants russes, dont de nombreux supporters du Spartak, ont participé à des actions contre des magasins et lieux de réunion de ressortissants du Caucase et d’Asie centrale. Les forces de l’ordre, confrontées à des groupes mobiles et agressifs, ont été forcées d’adopter une posture défensive. Le chef de la police a fini par activer le plan « Vulcain », prévoyant la mobilisation de tous les officiers en service[15]. Les difficultés rencontrées rappellent par moment, quoique dans un contexte différent, celles vécues par les policiers français lors des émeutes de banlieue.

 

Un modèle de maintien de l’ordre original

En dépit de conditions difficiles (élongation des lignes de communications, risque terroriste, tensions ethniques etc…) la majorité des événements publics sont sécurisés efficacement. Les manifestations laissent rarement place à des débordements et le phénomène d’émeute urbaine, commun en Europe de l’Ouest, y est exceptionnel. Plusieurs facteurs expliquent ce succès apparent :

  • Le cadre politique particulier de la Russie, et l’encadrement strict du droit à manifester, limitent considérablement l’ampleur des manifestations.
  • La réponse pénale forte en cas de troubles à l’ordre public dissuade les débordements violents. L’usage extensif des articles 212 et 318 du code pénal, couplé à une surveillance policière considérable, empêche la formation de groupes de casseurs professionnels tels que les black blocs. Cette affirmation doit néanmoins être nuancée, comme le démontre l’existence de clubs de supporters (Spartak à Moscou, Zenit à Saint-Pétersbourg) bien organisés et redoutés ailleurs en Europe (l’Euro 2016 à Marseille en est un bon rappel).
  • L’action préventive est un élément essentiel du maintien de l’ordre en Russie. Une surveillance policière considérable permet d’anticiper la majorité des attroupements. Les mesures de fouilles systématiques et les interpellations préventives forment un arsenal répressif dissuasif. La coupe du monde de 2018 a représenté l’apogée de ce système, jusqu’à exercer des pressions et menaces sur des supporters russes « à risque »[16] et limiter les déplacements dans les 11 centres urbains concernés.
  • Les forces de sécurité peuvent s’appuyer sur un peu plus de 220 000 spécialistes du maintien de l’ordre (OMON et VV). En cas de besoins ces unités peuvent être renforcées par de nombreuses forces paramilitaires, ainsi que des groupes de volontaires. Le rapport de force est en conséquence très favorable aux forces de l’ordre dans la majorité des rassemblements publics.
  • Le contact avec la foule est privilégié à la distanciation. Le cadre législatif favorable permet aux unités anti-émeutes de procéder rapidement à des dispersions et interpellations. Les commandants de terrain ont une large initiative qui leur permet d’aller au contact dès qu’ils l’estiment nécessaire.
  • Le corps à corps, s’il occasionne souvent des blessés légers, est nettement moins risqué au vu du rapport de force favorable et de la relative passivité des manifestants. Le nombre de blessés graves et de morts au cours d’intervention des unités anti-émeutes est donc paradoxalement très faible (les chiffres officiels sont à prendre avec prudence mais les rapports des ONG tendent à relever aussi un usage plus mesuré de la violence physique que de la répression pénale). Le faible usage des matériels spécialisés (tasers, lacrymogènes) explique aussi cette situation.

 

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[1] СОСТОЯНИЕ ПРЕСТУПНОСТИ В РОССИИ за январь-декабрь 2018 года, La situation du crime en Russie de janvier à décembre 2018, centre principale d’analyse et d’information du MVD, Moscou, 2019

[2] GERASIMOV Valery – chef d’état-major de l’armée russe, НОВЫЕ ВЫЗОВЫ ТРЕБУЮТ ОВЫЕ ВЫЗОВЫ ТРЕБУЮТ ПЕРЕОСМЫСЛЕНИЯ ФОРМ ЕРЕОСМЫСЛЕНИЯ ФОРМ И СПОСОБОВ ВЕДЕНИЯ СПОСОБОВ ВЕДЕНИЯ БОЕВЫХ ДЕЙСТВИЙ, VPK n°476, 27 février – 5 mars 2013,

[3] Заслон-2015″: внутренние войска МВД отработали сценарий Майдана, Zaslon 2015 : les troupes du ministère de l’intérieur s’entrainent sur un scénario Maïdan, Vesti.ru, 9 avril 2015

[4] Массовые беспорядки в России в 2001-2013 годах: досье, Manifestations de masse en Russie en 2001-2013 : dossier, Tass, 15 mars 2014

[5] GOBLE Paul, Protesters in Russia Today Are Younger, Poorer and Further Left than a Decade Ago, The Moscow Times, 26 mars 2019

[6] Rapport du Centre de réforme économique et politique (Центр экономических и политических реформ), Протесты 2017-2018: рост протестной активности населения, Manifestations en 2017-2018 : augmentation de nombre de manifestations publiques, 8 novembre 2018

[7] AHLBERG Kari, В Национальной гвардии больше людей, чем в сухопутных войсках: о принципах работы личной армии Путина, Il y a plus d’hommes dans la garde nationale que dans l’armée: la doctrine d’emploi de l’armée personnelle de Poutine, 20 novembre 2017, inosmi.ru.

[8] Géopolitique de la Russie, Hérodote, n°167, 3ème et 4ème trimestres 2017

[9] Школьникам Екатеринбурга показали, как разгонять беспорядки, Les écoliers d’Ekaterinbourg ont appris à réprimer les émeutes, 21 février 2019, Svoboda.ru

[10] Структура ВВ, Structure des VV, Внутренние войска Одон, site non officielle de la division ODON.

[11] Interview du lieutenant général Anatoly Yakunin, chef de la police de Moscou, 24 août 2015, Rossiskaya Gazeta

[12] Указ Президента Российской Федерации от 05.04.2016 №157 “Вопросы Федеральной службы войск национальной гвардии Российской Федерации” « Décret du Président de la Fédération de Russie du 05.04.2016 n ° 157 “Questions relatives au service fédéral de la garde nationale de la Fédération de Russie »

[13] LARUELLE Marlène, Les milices russes et leur utilisation à l’intérieur et à l’étranger, avril 2019, IFRI, Paris

[14] ASTAROV Serguei, В Ростове ОМОН избил фанатов “Спартака”. Подробности, À Rostov, la police antiémeute a frappé les supporters de Spartak. Sport Express, 24 avril 2017

[15] Из-за беспорядков в Бирюлево мобилизовали всю московскую полицию, En raison des émeutes à Biryulyovo toute la police de Moscou est mobilisée, Lenta.ru, 13 octobre 2013

[16] Режим тишины. Как силовики нейтрализуют ультрас и криминалитет на время ЧМ-2018 по футболу, Régime du silence : comment les forces de sécurité neutralisent les ultras et les criminels lors de la Coupe du monde de football 2018, Precpoutnaya Rossiya, 22 juin 2018

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