LES IMPASSES DE L’APPROCHE CONTRE-INSURRECTIONNELLE : RÉTROSPECTIVE DE LA GUERRE D’IRAK

LES IMPASSES DE L’APPROCHE CONTRE-INSURRECTIONNELLE : RÉTROSPECTIVE DE LA GUERRE D’IRAK

La guerre en Irak a été l’occasion pour les milieux militaires américains de renouveler leur pensée stratégique afin de répondre à un double objectif; d’abord militaire – reprendre la main sur un terrain de plus en plus hostile – puis politique – apaiser l’opinion publique et répondre aux impératifs électoraux. La doctrine de contre-insurrection (Counter-insurgency – COIN), renouvelée par le général David Petraeus, a ainsi guidé les opérations de la coalition à partir de 2007. Interroger cette doctrine, son contexte d’énonciation et d’implémentation, nous invite à en dégager les limites.

 

 

Auteur : Julia KOBEISSI, membre du comité Moyen-Orient et monde arabe des Jeunes IHEDN

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DEUXIÈME GUERRE DU GOLFE : UNE GUERRE MENÉE PAR L’OPINION PUBLIQUE

 

Le 20 mars 2003, la coalition menée par les forces américaines envahit l’Irak. La présomption de détention d’armes de destruction massive sur le territoire, qui sert de fondement au lancement de cette campagne militaire, est notamment appuyée par l’intervention de Colin Powell, alors Secrétaire d’État, devant le Conseil de sécurité (CS) de l’Organisation des Nations unies (ONU) le 5 février 2003.

Afin de convaincre les membres du CS de la dangerosité du régime de Saddam Hussein et de la nécessité d’accompagner les États-Unis dans la guerre qu’ils préparent, il agite devant l’assemblée un flacon d’Anthrax, qu’il décrit comme étant la preuve de la présence d’armes de destruction massive en Irak. Ces arguments jouant en faveur d’une guerre dite « préventive » s’avèreront cependant rapidement erronés[1]. S’il s’agit également de libérer l’Irak de la « tyrannie » de Saddam Hussein, sa chute ne fait qu’entrainer les États-Unis dans une guerre dont ils perdent progressivement la maîtrise.

Face à la dégradation de la situation sur le terrain, qui contamine de plus en plus la situation intérieure et alimente les critiques des médias et de l’opinion publique, le président George W. Bush prend la décision du « surge »[2] (2007-2009). Il s’agit de l’application de la doctrine militaire de la contre-insurrection, renouvelée par le général David Petraeus, et consacrée dans le Field Manual (FM) 3-24 publié le 15 décembre 2006. Le FM 3-24 est inspiré des théories des anciens penseurs de la contre-insurrection, au premier chef desquels, le lieutenant-colonel David Galula[3], militaire français ayant servi en Algérie en tant que commandant de la troisième division de 1956 à 1958.

Ses écrits majeurs sont cependant antérieurs à ses activités de terrain. Sa doctrine repose sur ses expériences lors de la guerre civile chinoise, la guerre du Vietnam et la guerre civile grecque mais aussi sur des rencontres avec des grandes figures de la contre-insurrection comme le général Raoul Salan[4].

Le FM 3-24 reprend ainsi l’une de ses idées majeures, à savoir qu’une insurrection ne peut être vaincue que par l’éradication des causes qui lui ont permis d’émerger. Sur le modèle des conflits de décolonisation, c’est la population qui est au cœur de la stratégie qui se veut, de fait, « population-centric ».

Dans le cas irakien, l’application de cette doctrine se matérialise par un « sursaut » et le choix d’une approche directe, soit l’envoi de 30 000 soldats supplémentaires[5], cet effort devant permettre de porter un coup décisif à l’insurrection. Des changements ont également lieu par le biais d’un remaniement des responsables de la stratégie. L’amiral William Fallon remplace alors le CENTCOM John Abizaid tandis que le général David Petraeus, rédacteur de la nouvelle doctrine, succède au général Georges Casey en tant que commandant de la Force Multinationale en Irak (MNF-I).

Si le Département de la Défense (Department of Defence – DoD) et les milieux militaires américains ont salué l’efficacité de cette approche, la définissant comme un véritable succès militaire, cette décision a été prise à l’encontre des recommandations de l’Iraq Study Group[6], dont le rapport final du 6 décembre 2006, préconisait une « approche indirecte » suivie d’un retrait des troupes[7].  L’Iraq Study Group était une commission composée d’un panel bipartisan nommé le 15 mars 2006 par le Congrès américain, chargé de produire des recommandations de mesures politiques et militaires face à la dégradation de la situation en Irak. Parmi ses membres, on trouvait l’ancien Secrétaire d’État James Baker.

 

L’originalité de la doctrine de la contre-insurrection repose principalement sur l’existence de moyens non-coercitifs de gagner la guerre. Il s’agit ainsi de « combattre la stratégie de l’ennemi et non ses forces ».

Cette théorie est attribuée, dans sa version originale, au lieutenant-colonel Galula. Il est le premier à montrer que le succès d’une opération de contre-insurrection ne repose pas uniquement sur les capacités militaires, mais avant tout sur la conquête du soutien de la population locale.

L’idée essentielle est que pour vaincre l’insurrection, c’est la source de ses soutiens qu’il faut atteindre. Elle s’effondrera alors d’elle-même lorsque sa base cessera de la supporter. Si ses travaux n’ont pas été très influents dans un premier temps en France, ils reçoivent un écho considérable aux États-Unis. L’analyse du surge, dans la version du général Petraeus, nous invite cependant à dégager les limites de sa mise en application lors de l’intervention américaine en Irak, les prémices de cette doctrine ayant été écrits dans le contexte des guerres de décolonisation.

LA CORRÉLATION TEMPORELLE DES ENJEUX POLITIQUES ET DE LA PRISE DE DECISION MILITAIRE

 

La mise en place du surge conduit à une véritable baisse du niveau de violence en Irak. Comme l’illustre les graphiques ci-contre, celui-ci revient alors à son niveau des années 2004­2005, avant l’explosion des conflits communautaires notamment engendrés par le bombardement de la mosquée de Samarra en février 2006[8].

Dans le même temps, les attaques contre l’armée américaine et l’armée irakienne diminuent, la production de pétrole reprend progressivement, et plusieurs milliers de réfugiés irakiens commencent à regagner le pays.

Si les niveaux de violence se sont réduits à partir de 2007, les milices terroristes affiliées à Al-Qaida ayant subi des défaites importantes sur la même période, la situation du pays à l’orée des années 2010 remet en cause l’efficacité de cette doctrine sur le plan stratégique [9]

L’imbrication entre enjeux de politique intérieure et décisions militaires en terrain extérieur pose en outre une véritable problématique liée à la gestion du facteur temps en opérations. L’insurrection irakienne s’est transformée progressivement en guerre civile alimentée par des conflits communautaires, que la présence américaine n’a fait qu’accentuer, notamment par des discours différenciés[10] à l’égard des sunnites (dans le cadre de la « débaasification » ils sont largement exclus du processus de transition politique) des chiites et des Kurdes, qui ont alimenté la fragmentation de la société mais aussi du pouvoir, autant de facteurs de déstabilisation latents que la COIN n’a pas su endiguer. L’intervention s’est en effet concentrée sur la sécurisation du territoire et la récupération des régions aux mains des djihadistes, tandis que la réconciliation nationale et la mise en place d’un État aux fondations solides, garantissant une stabilité à plus long terme – son corollaire – n’ont pas été appréhendées avec la même intensité.

Le « retournement » sunnite[11] et ses conséquences n’ont pas été anticipés, tout comme celles de la montée en puissance de Nouri Al-Maliki[12] comme figure de l’État central. Pour certains analystes, le tournant positif qu’a pris la guerre à cette période est davantage lié aux « décisions politiques prises par les insurgés, que ce soit les tensions internes à la résistance sunnite ou la décision de Moqtada Al-Sadr de proclamer un cessez-le-feu unilatéral à la fin du mois d’août 2007, reconduit en février 2008 puis à l’issue des opérations contre Bassorah et Sadr City en mars-avril 2008 »[13].

Ivo H. Daalder, ancien représentant des Etats-Unis à l’OTAN en 2009 évoque deux facteurs externes ayant en outre largement participé à l’efficacité du surge. D’abord, le ralliement de certains leaders sunnites aux côtés des Américains contre les réseaux terroristes ayant infiltré les insurgés. Ce retournement était indépendant de la stratégie américaine, et a principalement constitué une opportunité pour ces leaders d’asseoir leur légitimité face à d’autres groupes susceptibles de prendre le pouvoir[14]. Ensuite, le déplacement de population, la guerre ayant conduit les communautés à se rassembler alors que les quartiers étaient auparavant mixtes (sunnites et chiites cohabitaient), ce qui a participé à la réduction du niveau de violence.

 

DONNÉES DE CITIESINTRANSITION.NET

DONNÉES DE CITIESINTRANSITION.NET

 

Dans les faits, la doctrine originelle (établie on le rappelle dans le cadre des conflits de décolonisation) a été largement réadaptée par le général Petraeus. Il s’est « concentré de manière disproportionnée sur la dimension militaire de la COIN, privilégiant en particulier les questions opérationnelles au détriment de considérations stratégiques plus larges »[15] parmi lesquelles, la réconciliation nationale et la transmission des terrains conquis aux forces locales – en l’occurrence l’armée irakienne ou les supplétifs (« the Sons of Iraq »)[16]. Le gouvernement américain ne disposant ni des moyens financiers nécessaires, ni d’un climat politique favorable[17], a privilégié un retrait rapide des troupes, ce qui a permis aux fractures communautaires de réapparaître en Irak.

Le pays se trouvait alors face à un risque d’instabilité, laissant les réseaux terroristes sans contre-pouvoir effectif. La faiblesse de l’État central, à la légitimité d’autant plus fragile qu’il est le produit de l’intervention américaine, a rendu d’autant plus complexe la reprise irakienne de l’autorité à la suite du retrait américain.

La présence américaine agissait en effet comme liant au sein des forces armées, leur désengagement a donc ouvert une plaie qui n’était que superficiellement recouverte. Sans réconciliation nationale civile, il était par ailleurs presque impossible que l’armée irakienne reste unie.

 

 

CONCLUSION

Une des clés de compréhension de l’échec stratégique de la COIN en Irak est celle du  facteur temps. Il s’agit en effet d’un élément décisif de la réussite d’une opération de contre­insurrection. Or, une des difficultés majeures pour la coalition américaine a été de concilier la nécessité de mener une intervention longue permettant de sécuriser l’ensemble du territoire avec l’impératif de ne pas devenir une “armée d’occupation”, alors même que l’opinion publique américaine était de plus en plus réticente à voir la guerre se prolonger[18].

A cet égard, plus le temps est long à la suite d’une insurrection avant que le gouvernement ne regagne en légitimité politique, plus il apparait difficile de répondre aux attentes de la population car il faut rendre compte des dommages causés tout au long du conflit. La sécurisation du territoire pour elle-même est inutile si elle ne vise pas, in fine, à la réconciliation nationale.

 

 

BIBLIOGRAPHIE

 

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Élie Tenenbaum, « L’Amérique en guerre : grandeur et décadence de la contre-insurrection », Politique étrangère 2011/3 (Automne), p. 617-629. DOI 10.3917/pe.113.0617

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Galula, David. Counterinsurgency warfare: theory and practice. 1964. Praeger Security International, Westport, CT.

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Stéphane Taillat, Étude n°7 de l’IRSEM, « Chaos, réveil et sursaut. Succès et limites de la stratégie du « surge » en Irak (2007-2009) », 2011.

US Department of State. Petraeus, D. Report to Congress on the Situation in Iraq. 2007. Report to Congress.

 

* * *

[1] Dick Cheney, vice-président des États-Unis entre 2001 et 2009, Lewis Libby, son secrétaire général et assistant pour les affaires de sécurité nationale, et Donald Rumsfeld, Secrétaire d’État à la Défense, fervents partisans de l’invasion irakienne, ont par ailleurs joué un rôle considérable dans l’orientation des décisions de défense au lendemain du 11 septembre. Alors que d’autres à la Maison Blanche comme Colin Powell, privilégiaient une approche par le renforcement du régime de sanctions qui ne sera pas retenue.

[2]  Désigne le renforcement des effectifs militaires, littéralement « renfort ».

[3] 1919-1967.

[4] 1899-1984. Militaire le plus décoré de France, il a participé aux deux guerres mondiales, à la guerre d’Indochine et à la guerre d’Algérie.

[5] Stéphane Taillat, Étude n°7 de l’IRSEM, « Chaos, réveil et sursaut. Succès et limites de la stratégie du « surge » en Irak (2007-2009) », 2011.

[6] Ibid.

[7] Ibid.

[8] Attentat revendiqué par Al-Qaida, qui contribuera à accentuer la marginalisation des sunnites.

[9] F. Blatt, Charlotte, 2017. “After 15 years of conflict. Operational success, strategic failure: assessing the 2007 Iraq troop surge”. SSI, Army war college. Il s’agit alors surtout d’évaluer l’impact des décisions du général Petraeus, ses successeurs ayant choisi des voies différentes, s’émancipant peu à peu de cette doctrine.

[10] Stéphane Taillat, Étude n°7 de l’IRSEM, « Chaos, réveil et sursaut. Succès et limites de la stratégie du « surge » en Irak (2007-2009) », 2011.

[11] La mise à l’écart des sunnites du pouvoir politique dans le cadre de la « débaasification » organisée par les américains a engendré des tensions inter religieuses très importantes, contribuant à la radicalisation d’une partie de la communauté sunnite.

[12] Stéphane Taillat, Étude n°7 de l’IRSEM, « Chaos, réveil et sursaut. Succès et limites de la stratégie du « surge » en Irak (2007-2009) », 2011.

[13] Ibid.

[14] Ivo H. Daalder. 2007. “Iraq after the surgeBROOKINGS.

[15] Mockaitis, Thomas R. Resolving Insurgencies. 2011. Strategic Studies Institute. p.3.

[16] Ministère de la Défense. Centre de doctrine d’emploi des forces. De Galula a Petraeus l’héritage français dans la pensée américaine de la contre-insurrection. 2009. Cahier de la Recherche. p. 49.

[17] L’opinion publique américaine est en effet de plus en plus critiques vis-à-vis de l’intervention américaine en Irak à cette période.

[18] Ministère de la défense. Centre de doctrine d’emploi des forces. « De Galula a Petraeus l’héritage français dans la pensée américaine de la contre-insurrection. » 2009. Cahier de la Recherche. p. 48.

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