MER DE CHINE MÉRIDIONALE : QUELS ENJEUX POUR LA FRANCE ? ENTRETIEN AVEC LE CAPITAINE DE FRÉGATE JÉRÉMY BACHELIER

MER DE CHINE MÉRIDIONALE : QUELS ENJEUX POUR LA FRANCE ? ENTRETIEN AVEC LE CAPITAINE DE FRÉGATE JÉRÉMY BACHELIER

 

En quoi la France est-elle concernée par les problématiques maritimes en Asie du Sud-Est ? Quels sont ses moyens d’influence et quel rôle doit-elle jouer ?

Autant de questions auxquelles le CF BACHELIER tente d’apporter quelques éléments de réponses, fort de ses expériences opérationnelles passées et de son rôle actuel d’officier de liaison au sein de l’Information Fusion Centre (IFC) de Singapour. 

 

Le capitaine de frégate Jérémy BACHELIER,
adjoint à l’attaché de défense et officier de liaison au sein de l’Information Fusion Centre

 

Florent CAUPIN est enseigne de Vaisseau de 2ème classe (R) et consultant en intelligence artificielle auprès d’établissements financiers. Il est membre de la délégation internationale des Jeunes IHEDN à Singapour.

 

Relecture par le pôle publication de l’association

Téléchargez ici l’article

 

Cet entretien a été réalisé le 14 novembre 2019 à Singapour. Ce texte n’engage que la responsabilité de l’auteur. Les idées ou opinions émises ne peuvent en aucun cas être considérées comme l’expression d’une position officielle.

Nous remercions l’auteur de la photo de couverture, prise à bord du porte-avions Charles de Gaulle en escale à Singapour le 30 mai 2019 (D.R.). Les portraits de cette page appartiennent respectivement au CF Jérémy BACHELIER et à l’EV2 Florent CAUPIN (D.R.).

 

« The Mediterranean is the ocean of the past, the Atlantic is the ocean of the present, and the Pacific is the ocean of the future. »[1]

Cette citation est reprise dans le mémoire Enjeux et perspectives de la France en Asie du Sud-Est : analyse au travers des conflits territoriaux en mer de Chine[2] du capitaine de frégate Jérémy Bachelier, qui lui a valu le Prix de la réflexion stratégique du CSFRS[3] en 2017. Cette citation résonne aujourd’hui comme une vision prophétique pour le 21ème siècle lorsqu’est évoquée la Mer de Chine méridionale. Au centre de toutes les tensions, cette zone constitue actuellement un enjeu de nature globale. Alors que la Chine tente d’imposer sa souveraineté sur la quasi-totalité de la mer de Chine, le risque d’embrasement est prégnant dans un contexte de guerre commerciale avec les États-Unis.

 

Le rôle de l’Information Fusion Center (IFC)

 

Commandant, quel est votre rôle en tant qu’officier de liaison au sein de l’IFC ?

L’IFC, qui vient de fêter ses dix ans cette année, a été créé à l’initiative de la marine singapourienne pour renforcer la sécurité maritime en Asie du Sud-Est. Par le biais d’un échange d’informations entre les différents acteurs du monde maritime, l ’IFC a ainsi mis en place un réseau unique réunissant près de cent pays, dont la France depuis 2009. Cette structure a pour vocation de lutter efficacement contre les actes de piraterie, le terrorisme maritime, le narcotrafic, la pêche illégale et les contrebandes de toutes sortes. Elle est composée d’une majorité d’officiers de liaisons étrangers provenant de 19 pays, principalement de l’ASEAN, mais pas uniquement (Australie, Brunei, Cambodge, France, Inde, Indonésie, Japon, Malaisie, Myanmar, Nouvelle-Zélande, Pérou, Philippines, Thaïlande, Royaume-Uni, États-Unis et Vietnam). Le nombre de représentants devrait s’élargir en 2020, avec l’arrivée de trois à quatre officiers de liaison supplémentaires.

 

Photo officielle de l’IFC. Le commandant Bachelier est au 1er rang, 3ème en partant de la gauche (D.R.)

 

Pouvez-vous nous donner des exemples de la contribution de l’IFC dans le renforcement de la sécurité maritime dans la région ?

Grâce au travail collaboratif de l’ensemble des membres de l’IFC, les actes de piraterie et les vols en mer ont été réduits de moitié entre 2016 et aujourd’hui (149 actes reportés en 2016 contre 77 en 2019, à la date du 1er décembre 2019 selon l’IFC). L’IFC s’avère également très efficace dans la lutte contre le narcotrafic et la contrebande. A titre d’exemple, en avril 2018, les informations partagées par l’officier de liaison français à l’IFC de Singapour ont permis à la marine indonésienne d’arraisonner un bateau de pêche sans pavillon. Le navire en question, le STS 50[4], était recherché par Interpol pour pêche illégale, esclavage et usurpation d’identité. En février 2018, l’IFC a également permis à la marine indonésienne de saisir près d’une tonne de méthamphétamine dissimulée dans des sacs de riz à bord du MV Sunrise Glory, arraisonné entre Singapour et l’ile de Batam (Indonésie). Même s’ils ne sont pas toujours aussi médiatisés, les exemples de réussite du réseau constitué par l’IFC sont très fréquents et témoignent du succès de la coopération internationale dans la zone.

Quelles difficultés rencontrez-vous lors de vos échanges avec les autres officiers de l’IFC ?

Les échanges sont productifs et toujours enrichissants, mais peuvent facilement s’envenimer sur des problématiques géopolitiques inhérentes aux conflits territoriaux en mer de Chine ou à des problématiques migratoires. La difficulté majeure est de construire une relation de confiance avec les autres officiers de liaison, la plupart d’entre eux ne restant pas plus de six mois en poste alors que l’officier de liaison français reste en moyenne trois ans. Cette relation de confiance est essentielle pour pouvoir dialoguer en bilatéral sur toute problématique impliquant une compagnie maritime française ou un navire battant pavillon français, et ainsi leur permettre de naviguer en sécurité.

 

La présence de la France

 

Quels sont les intérêts de la France dans cette région ?

De par ses territoires de l’océan Indien et du Pacifique, mais aussi considérant les importantes relations commerciales, financières et politiques de la France avec les États de la région du Sud-Est asiatique, une escalade des tensions en mer de Chine méridionale porterait directement atteinte aux intérêts français. Depuis 2012, à l’occasion du sommet du Shangri-La-Dialogue qui a lieu chaque année à Singapour, les différents ministres des armées français ont toujours souligné que la liberté des mers et la sécurité maritime sont des enjeux prioritaires pour la France dans cette région. La liberté de circulation sur les mers doit y être pleinement assurée, en conformité avec le droit international. Les fréquents passages de bâtiments militaires français en mer de Chine méridionale rappellent par ailleurs l’importance de que revêt la liberté de navigation dans la zone. Le discours du président Macron en Australie en mai 2018[5], à l’occasion de la signature du contrat de vente de douze sous-marins, souligne combien il est essentiel de maintenir un espace indo-pacifique libre et ouvert.

 

Quelles solutions prône la France afin de mettre un terme à l’escalade des tensions ?

La France est perçue, en raison de ses territoires ultramarins et des forces armées stationnées en permanence dans l’océan Indien et dans le Pacifique, comme un acteur stabilisateur.

La France continue par ailleurs de soutenir avec force la conclusion rapide des négociations visant à l’établissement d’un code de conduite en mer de Chine méridionale, conformément à la Déclaration sur le code de conduite (COC[6]) adoptée à Phnom Penh en 2002 et dont la signature finale est officiellement annoncée pour 2021. La France doit encourager et soutenir le développement de coopérations concrètes en matière de gestion commune des eaux dans la région, notamment pour la protection de l’environnement marin qui s’est fortement dégradé ces dernières années en mer de Chine méridionale.

Pour cela, elle peut notamment s’appuyer sur son savoir-faire dans le domaine de la sécurité environnementale maritime, qui pourrait s’avérer être un levier stratégique à haute valeur ajoutée. Dans la configuration géopolitique actuelle, la présence stratégique de puissances politico-militaires autres que les États-Unis et la Chine, comme la France, constitue pour les pays de l’ASEAN une opportunité.

 

La France en Indopacifique. ministère des armées, mai 2019

 

 

 

 

[1] « La Méditerranée est l’océan du passé, l’Atlantique, celui du présent et le Pacifique, celui de l’avenir. » John Hay, Secrétaire d’État des États-Unis (1898 – 1905)

[2]https://www.geostrategia.fr/documents/enjeux-et-perspectives-de-la-france-en-asie-du-sud-est-jeremy-bachelier/

[3] Conseil supérieur de la formation et de la recherche stratégiques

[4] https://www.straitstimes.com/singapore/navys-information-fusion-centre-played-role-in-slave-ship-capture

[5] https://www.lesechos.fr/2018/05/en-australie-macron-vante-les-vertus-dun-axe-indo-pacifique-989859

[6] https://cil.nus.edu.sg/wp-content/uploads/2017/07/2002-Declaration-on-the-Conduct-of-Parties-in-the-South-China-Sea.pdf

 

En continuant votre navigation, vous acceptez l'utilisation des cookies. Plus d'informations

Les cookies sont autorisés sur ce site afin d'améliorer la navigation. Si vous souhaitez continuer veuillez cliquer sur "Accepter" ci-dessous.

Fermer