Quelle action de la France au service de ses relations avec le monde arabe ?

Quelle action de la France au service de ses relations avec le monde arabe ?

Entretien avec M. Mohamed Metalsi, ex-directeur des actions culturelles de l’Institut du Monde Arabe
Doyen à l’Université Euro-méditerranéenne de Fès

Quelle action de la France au service de ses relations avec le monde arabe ?

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Mohamed METALSI est un urbaniste, historien d’art et spécialiste des villes islamiques. Arrivé à Paris en 1975 pour ses études, il a assisté et participé à la création et au lancement de l’Institut du monde arabe (IMA), destiné à l’époque au réchauffement des relations entre la France et le monde arabe. Accompagnant le développement de l’Institut, et l’évolution de ces relations franco-arabes, il est devenu un spécialiste expérimenté de la médiation culturelle en France.
 

Comité Moyen-Orient : Nous sommes dans une période où les conflits entre religions semblent être de plus en plus forts.  Est-ce que l’IMA, dans son rôle de diffusion de la culture du monde arabe en France joue également un rôle en matière de dialogue interreligieux ?

Mohamed Métalsi : Vous savez, la mission première de l’IMA, c’est de faire connaître la culture et la civilisation du monde arabe, son histoire, son actualité et ses perspectives. Nous avons vocation à nous positionner comme médiateurs : l’Institut a en effet été parmi les premières fondations en France à avoir initié dans les années 1980 le dialogue des cultures et le dialogue inter-religieux. Ce type de démarche s’est ensuite répandu dans les années 1990 après la Première guerre du Golfe. Depuis, l’IMA organise des débats, des colloques, des événements culturels, artistiques, musicaux, chorégraphiques, cinématographiques, et publie des revues.  Toutes ses actions sont fondées sur un dialogue entre les deux rives de la Méditerranée.

Ce dialogue concernait en premier lieu la France et le monde arabe puis il s’est étendu à l’Europe et le monde arabe. Ce monde arabe est un dessin cartographique de la France et de la Grande-Bretagne, et la culture qui y est liée dépasse largement les frontières culturelles et le cadre juridique et géopolitique. La terminologie « monde arabe » est un concept géopolitique moderne. C’est une création occidentale, car le monde arabe est pluriel : Berbères, Kurdes, Nubiens… Aussi le monde arabe est multiconfessionnel. Est-ce qu’être arabe c’est être musulman ? Non, c’est aussi être chrétien ou juif.

CMO : Collaborez-vous avec des entités comme l’Ecole biblique et archéologique française de Jérusalem  ou des institutions spécialisées ayant des liens avec le monde arabe ?

M.M : Oui, cela ne pose aucun problème, et cela nous permet de renforcer nos liens et nos coopérations. Toute occasion de dialoguer entre le monde arabe et le monde occidental est étudiée par l’IMA. Il y a parfois dans le domaine culturel des Juifs et des Palestiniens qui travaillent ensemble dans l’art, la musique et dans certains domaines de la culture. Nous profitons de cela pour favoriser, lorsque la situation politique le permet, le dialogue.

Sachez qu’il n’y a pas de limites à la diffusion de la culture, néanmoins nous ne sommes jamais sur le devant de la scène lorsqu’il s’agit de politique. Nous sommes toujours en coulisses pour favoriser le travail de fond et faire émerger toute la complexité de ce monde qui s’explique par l’art, l’histoire, l’anthropologie et la linguistique. C’est une façon d’expliquer le dialogue des civilisations, par les emprunts et l’enrichissement mutuel.

CMO : L’IMA est une institution multilatérale regroupant plusieurs pays arabes. Dans ce cadre, pourriez-vous nous dire si elle est soumise à des pressions ou à une compétition entre pays arabes pour mettre en avant un projet plutôt qu’un autre, qui serait particulièrement cher à un pays ?

M.M : Une grande institution est toujours le prisme d’intérêts divergents. Cependant, nous avions plus de pression auparavant. Aujourd’hui, le monde arabe a changé et les mutations profondes sont en marche. Les sociétés se déstructurent et se restructurent de différentes manières. Dans les pays arabes, même si cela n’est pas toujours le cas partout, il y a beaucoup plus de liberté qu’avant, et donc moins de pressions. Avant nous faisions plus attention, nous nous autocensurions. A l’heure actuelle, nous faisons les choses librement mais de manière raisonnable : nous n’avons d’ailleurs jamais été dans la provocation, mais dans une démarche de dialogue. Dans le cadre des débats que nous organisons, les invités s’expriment librement. Nous avons eu quelques problèmes lors de l’exposition des caricatures, il y a plus de 27 ans, qui avait été censurée par le régime irakien de l’époque. Aujourd’hui, les changements qui bousculent le monde arabe permettent à l’IMA d’agir plus librement. Une nouvelle population émerge dans le monde arabe : les gens sont tous connectés, ils échangent des informations, les réseaux sociaux sont une composante des révolutions. Les jeunes osent beaucoup plus que leurs parents. L’IMA n’est pas un lieu de militantisme ou d’idéologie, nous sommes une institution laïque, fondée sur la liberté de conscience. Il accueille toutes les religions, toutes les tendances et toutes les opinions, dans le respect de chacun.

CMO : Dans quelle mesure l’IMA s’inscrit dans la politique stratégique qu’entretient la France avec les pays arabes ?

M.M : Si l’Institut n’existait pas, est-ce que la France le créerait aujourd’hui ? Je ne le pense pas. L’IMA a été créé dans les années 1970, dans le contexte particulier de la crise pétrolière. Les relations économiques entre la France et certains pays arabes étaient bonnes, le volume des échanges était colossal, mais il manquait la connaissance des pays et de leur culture, d’où l’idée de créer une institution. Le développement de la compréhension mutuelle par le biais de la culture aide au développement de relations diplomatiques et économiques. Pour échanger et commercer, il faut savoir s’adresser à l’autre et le convaincre : connaître sa culture, ses valeurs, ses rêves, son imaginaire… Cela a d’abord été un petit projet qui a évolué au fil du temps pour devenir une grande institution reconnue dans le domaine des relations interculturelles.

CMO : Le monde arabe est-il aujourd’hui plus attiré par les États-Unis que par la France et l’Europe ?

M.M : Dans toute la région, la France bénéficie d’une image positive, moins interventionniste que les États-Unis, dont les dernières ingérences ont très largement dégradé les relations bilatérales avec les Etats de la région. Il semble s’être installée une incompréhension presque totale entre les États-Unis et le monde arabe. Les Américains essaient actuellement d’améliorer leur image qui est désastreuse. Cela est lié non seulement à une incompréhension culturelle mais aussi aux choix politiques et militaires des États-Unis depuis les années 1980 : la guerre Irak-Iran, le pétrole puis les deux guerres du Golfe. Au contraire, le refus de la France de participer à la guerre en Irak en 2003 est encore de nos jours apprécié par les populations du monde arabe.

CMO : Qu’en est-il du projet de l’Union pour la Méditerranée (UPM) ?

M.M : Dans l’esprit, le projet est une bonne chose, mais il y a trop de disparités et de problèmes entre les pays. Il n’y a que le volet culturel et académique qui permette d’avancer et de dépasser les antagonismes nationaux mais cela, pour l’instant, ne va pas très loin.

Partant de notre expérience, dès que nous organisions des projets impliquant divers Etats, cela devient extrêmement compliqué. La culture permet certes d’avancer mais cela reste de l’ordre du symbolique, elle ne règle pas les problèmes de fond ; il faut avant tout que les États règlent leurs différends entre eux. La plupart de ces différends sont liés aux États coloniaux qui ont laissé des frontières arbitraires entre les pays, et en confié la gestion à des États non démocratiques qui garantissaient leurs intérêts économiques. Mais les pays arabes sont aussi responsables, car ils n’ont pas formé leur population à constituer une élite apte à gouverner par la suite et entrer dans la modernité de façon sereine.

CMO : Sur sa programmation l’IMA est-il dépendant du ministère de la culture ?

M.M : Non, l’IMA est indépendant mais il propose des collaborations à des pays arabes. La plupart des expositions sont subventionnées par le pays co-organisateur ou des mécènes. Les activités quotidiennes propres à l’IMA sont financées par l’IMA.

CMO : L’IMA a-t-il vocation à orienter les relations culturelles que la France entretient avec les pays du monde arabe ?

M.M : Non, l’IMA n’intervient pas dans le volet culturel de la diplomatie française. Ce n’est pas son rôle. L’IMA porte un regard neutre et apolitique sur la période de soubresauts que traverse la région, en multipliant les approches pour une compréhension globale. Il s’évertue à propager les valeurs positives de la civilisation, trop souvent éclipsées par les événements politiques et médiatiques du quotidien. L’IMA travaille sur le long terme à travers l’organisation des débats publics. Tous les thèmes sont envisageables. Parfois des pays proposent des expositions mettant en avant leurs propres spécificités culturelles nationales, qu’ils financent alors presque entièrement. La dernière exposition ayant eu trait au pèlerinage en terre d’islam a notamment bénéficié du mécénat saoudien, la dernière est celle du Maroc.

CMO : Et en matière de coopération pour la sauvegarde du patrimoine de la région?

M.M : L’IMA n’intervient pas dans la protection du patrimoine de ces pays souvent très riches dans les domaines du patrimoine matériel et immatériel. A titre personnel, j’interviens parfois en tant que conseiller pour l’organisation internationale en charge de la protection du patrimoine culturel mondial, l’UNESCO.

CMO : Quelles actions l’IMA promeut-il pour renforcer le dialogue interculturel et la compréhension entre les deux rives de la Méditerranée ?

M.M : Toutes les actions de l’IMA contribuent à renforcer ce dialogue. La création d’un Centre de langue arabe a été la première pierre apportée à l‘édifice. La langue arabe représente ce pont, préalable indispensable à la route du dialogue interculturel que nous souhaitons solidifier. L’IMA propose une  programmation annuelle qui va dans ce sens.

CMO : Quelles sont les perspectives pour le monde arabe dans le nouvel espace mondial ?

M.M : Nous devons accorder davantage d’importance au long terme dans nos sociétés modernes conditionnées pour le court terme et noyées sous le flot d’informations médiatiques. Il s’agit de replacer les événements qui secouent la région dans un contexte plus large et d’éviter les prises de vue déterministes. Laissons cette inévitable part du hasard et de la nécessité dans le développement des peuples. La civilisation du monde arabe doit retrouver la place qu’elle occupait dans l’histoire en jouant un rôle important dans le développement des  sciences et de la culture et en devenant une aire de paix et de prospérité…

La menace islamiste bénéficie d’une visibilité exagérée au regard de sa représentativité politique. Ces sociétés connaissent le plus souvent des taux de participation politique ne dépassant pas les 50%. Face à cela, les islamistes très actifs captent en réalité 15 à 20% des électeurs. Cela semble être une menace sérieuse mais elle doit être relativisée. En revanche, la culture démocratique fait encore largement défaut dans de nombreux pays, car le taux d’analphabétisme est très élevé.

CMO : En tant qu’expert et spécialiste du Maroc, que pensez-vous de la stratégie mise en place pour la conservation de ce patrimoine dans le cas marocain?

Beaucoup de choses ont été faites au Maroc. Le ministère de la culture effectue son inventaire depuis une vingtaine d’années. Mais, il manque beaucoup d’argent.

La casbah de Ait Ben Haddou est un village qui concentre les problématiques, de la transmission du savoir-faire jusqu’à la gestion et la protection du patrimoine. La question dans ce cas est souvent celle du choix de la réhabilitation des fonctions anciennes.

Prenons l’exemple de la sauvegarde du patrimoine architectural et de la nécessité de faire vivre les centres. Sept sites marocains sont actuellement classés et beaucoup d’autres souhaitent être inscrits au patrimoine mondial de l’UNESCO.

Mais les mosquées tombent en ruines à Fès, car la question de la conservation n’est pas suffisamment prise en compte par les autorités locales. Le travail se révèle parfois compliqué dès lors que des intérêts économiques s’interposent. L’exil des familles bourgeoises du centre des médinas, de même que le phénomène des riyads et la frénésie d’achats venus d’Europe ne rendent pas aisée la réhabilitation de la culture locale. Car tout cela a vidé le centre historique de nombreuses populations qui y vivaient et entretenaient ces lieux, et qu’il s’agit de faire revenir aujourd’hui. La question est de savoir quelles populations faire revenir en priorité, et pour quelles fonctions.

Conclusion

L’IMA participe depuis plus de 30 ans au rayonnement de la civilisation arabo-musulmane en France. Il contribue ainsi au dialogue nécessaire des civilisations, que les évènements de l’actualité internationale tendent très souvent à rendre inaudible.

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