QUELLE PENSÉE STRATÉGIQUE APRÈS LA CRISE SANITAIRE ?

QUELLE PENSÉE STRATÉGIQUE APRÈS LA CRISE SANITAIRE ?

La crise sanitaire qui déferle sur le monde depuis le début de l’année 2020 contribue indéniablement à réécrire l’histoire de la pensée stratégique et à redéfinir un certain nombre de concepts des relations internationales. La vulnérabilité avérée d’un certain nombre de sociétés, plusieurs interrogations sur le rapport de force global qui sortira de cette crise, une compétition mondiale pour l’influence et la puissance, sont autant de signaux qui indiquent une reconfiguration importante.

En premier lieu, nous avons la confirmation selon laquelle la sécurité n’est pas seulement militaire, ni même économique, mais avant tout humaine. Dès lors, la capacité des États à assurer la sécurité à leurs populations est un facteur essentiel de leur crédibilité et donc un paramètre central de la définition de leur puissance. À partir du moment où la sécurité physique des populations est en jeu, à partir du moment également où la sécurité économique est en cause, c’est toute la notion de défense qui doit être repensée.

 

Par Frédéric CHARILLON,

professeur de sciences politiques à l’École de droit de l’Université de Clermont Auvergne et ancien directeur de l’Institut de recherche stratégique de l’École militaire (IRSEM)

 

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La redéfinition de la sécurité

 

Les relations internationales ont vu progresser depuis plusieurs années le concept de sécurité humaine, qui tend à se superposer à celui de sécurité nationale, en mettant l’accent sur la préservation des populations, sur leur survie physique et économique, sur celle de leur mode de vie. On a pu constater à plusieurs reprises qu’une mise en danger de la sécurité humaine était l’un des facteurs de conflits les plus importants. La spirale « anxiété des populations, contraction économique, montée des nationalismes » est un phénomène connu.

La crise du covid-19 pourrait ne pas échapper à cette règle. Les répercussions économiques du confinement, les traces psychologiques que laissera cette pandémie au sein de populations désormais méfiantes à l’égard des échanges internationaux, pourraient provoquer un climat d’insécurité générale. Les tensions entre Pékin et Washington, les dissensions au sein de l’Union européenne, la tentative de plusieurs régimes autoritaires de tirer profit de cette crise pour faire avancer leur influence, montrent à quel point un enjeu initialement sanitaire peut devenir un enjeu de sécurité politique internationale. Bien plus encore que la situation provoquée il y a quelques années par le virus ebola en Afrique, qui n’a pas touché l’intégralité des échanges internationaux, la situation actuelle impose une réflexion stratégique sur le lien entre santé et sécurité mondiale.

 

 

La redéfinition de la puissance

 

Les critères pour mesurer la capacité d’un État à protéger sa population s’en trouvent également profondément modifiés. On savait déjà que la force militaire n’était pas en mesure de régler toute situation (et moins encore la détention de l’arme nucléaire). On constate aujourd’hui que la possibilité d’effectuer des tests sanitaires à une population entière, de lui fournir des équipements de protection (masques, gel hydroalcoolique…) sont des critères essentiels pour statuer à la compétence de l’État et au respect et de sa part du pacte hobbesien (assurer la sécurité d’une population en échange du renoncement de celle-ci à une partie de sa liberté). Donc des critères pour mesurer sa puissance.

La capacité d’un État à imposer sa force de négociation sur la scène internationale pour obtenir des masques fait soudainement figure d’indicateur important de son statut. Tout comme la capacité à anticiper, à augmenter une production stratégique, à monter en puissance sur le plan de politiques publiques sanitaires ou autres. L’Allemagne sort ainsi grandie de cette crise, même si son fonctionnement fédéral peut à terme lui compliquer la tâche. Plusieurs pays asiatiques ont également démontré une aptitude à gérer correctement la crise, notamment en innovant sur le plan technologique. Le fait qu’il s’agisse de démocraties (Taiwan, Corée du sud, le cas particulier de Hong Kong, et la démocratie dirigiste de Singapour) n’est pas sans conséquences politiques dans le rapport de force régional.

 

La redéfinition de la défense

 

À partir du moment où la menace devient sanitaire, et peut-être demain cybernétique ou autre, la notion de défense nationale prend un sens élargi. Cette évolution produira nécessairement des ajustements dans les mois à venir, en lien avec une réflexion sur la notion de souveraineté. Le rétablissement d’une souveraineté nationale sur tout un ensemble de secteurs redevenus soudainement non seulement stratégiques mais vitaux, fera forcément l’objet d’une réflexion en lien avec la défense nationale. Cet état de fait n’est pas totalement nouveau mais la gravité de la situation oblige à reconsidérer l’ordre des priorités. Il ne s’agit plus d’intendance mais de menace tangible. La lutte contre une épidémie prend l’allure d’une défense contre une menace bactériologique éventuellement étatique. Les mêmes autorités sont d’ailleurs sollicitées (à l’image, en France, du secrétariat général de la défense et de la sécurité nationale).

L’état de l’hôpital public, ainsi qu’un grand nombre de secteurs dont on a redécouvert l’importance récemment, et qui ont fait l’objet d’un vocabulaire quasi guerrier (première ligne, deuxième ligne…) sont devenus des lignes de défense. L’aptitude d’une population à s’organiser, avec discipline et en conservant le cap d’une force morale, devient l’objet d’un exercice pratique urgent, même si l’on en connaissait l’importance théorique, notamment à travers le concept de résilience, déjà testé dramatiquement à l’occasion des attentats terroristes récents.

 

***

 

Au final, la crise sanitaire va probablement continuer d’élargir la notion de stratégie, et, partant, le champ de la pensée stratégique. Cette mutation se fera dans une interaction complète entre le domaine de la sécurité intérieure et celui de la compétition internationale. À l’heure du sharp power ou des conflits hybrides, les croisements dangereux entre menaces humainement déclenchées et catastrophes naturelles, entre menaces civiles et militaires, imposent un aggiornamento profond de la réflexion.

 

 

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